25.07.2008
Ma vie 66
Au décollage, nous regardions par le hublot cette île perdue au milieu de cette immensité toute bleue qui s'éloignait mais que nous ne pourrions jamais oublier, tant l'émotion de notre retour à une vie normale avait été émouvante sur ce rocher. Nous volions main dans la main vers notre nouveau destin.
Nous savions qu'à notre retour tout serait à construire, nous voulions former une vraie famille, exercer une activité professionnelle et mettre au point une répartition des tâches aussi attractive que possible.
Il nous fallait préparer la venue des enfants, Judith était avec nous depuis notre retour, Benjamin, Emmanuel et Laurent devaient arriver dès le début des grandes vacances.
Marie avait obtenu dès le début la garde de ses deux enfants, pour moi il n'en était pas de même, mon divorce ayant été engagé alors que je me trouvais en prison, la garde de mes deux enfants avait été confiée à Maryvonne, laquelle pour des raisons, en grande partie d'ordre professionnel, ne pouvant assumer cette charge, nous avait demandé de prendre le relais.
La maison était grande, mais elle n'était pas conçue pour loger, confortablement, une famille de quatre enfants, bientôt cinq, Marie m'ayant fait part de cette heureuse nouvelle.
Il nous fallait aménager le grenier, lambrisser, le plafond, aménager une salle de bains assez grandes pour une famille nombreuse, préparer la chambre du futur bébé.
Les travaux furent rapidement réalisés, avec le concours des enfants qui les prirent pour un jeu et, qui ainsi, peu à peu, se sont soudés tout en faisant l'apprentissage de leur nouvelle famille.
Les vacances passèrent très vite, dans un climat de réelle bonne humeur, sans drames apparents, sans conflits majeurs, nous étions heureux de ce bon début, sans inquiétude pour l'avenir.
La rentrée des classes s'annonçait déjà, Benjamin et Emmanuel étaient âgés de quatorze ans, Judith de douze ans et Laurent de onze ans et, tout ce petit monde partit, en car scolaire, à destination du collège deVernon.
Marie ma petite Marie était enceinte, elle en avait eu confirmation au cours du mois d'août, c'était une fille, la naissance était prévue pour le milieu du mois de février, nous étions pleinement heureux et nous formions de nombreux projets d'avenir, mais l'horizon n'était pas aussi dégagé que nous le pensions.
La grossesse de Marie, en raison de son âge, 39 ans, était considérée comme une grossesse à risques, elle fit une amniocentèse, qui nous apprit que nous attendions un cariotype de type féminin, et nous vîmes apparaître une équipe de cinéastes, chargés par l'INSERM d’effectuer un reportage sur l’amniocentèse. Nous avions été choisis par le corps médical.
Le tournage fut un réel moment de détente, un amusement, la découverte du monde du cinéma. Jouant les grands rôles, nous avons été installés dans un canapé, poussé contre la cheminée, dans laquelle brûlait un grand feu de bois, c'était pour le décor, ensuite, dans la grange, travaillant une pièce de bois, les copeaux volants dans la salle, pour l'ambiance, une véritable toile de la nativité, Marie et Joseph le charpentier.
Ce film documentaire se trouve dans les archives à la cité des sciences de la Villette.
J'avais repris mon activité d'ébéniste, trois commandes étaient en cours d'exécution, un vaisselier de petite taille, à disposer dans une entrée, une table de toilette de style campagnard, une panière à pain dont une sculpture moderne devait orner le couvercle.
Nous nous demandions, au cours de nos longues soirées d'automne, langoureusement installés dans les fauteuils, devant la cheminée, comment il avait pu se faire que nous soyons, l'un et l'autre, aussi passionnés dans l'exercice de cette activité, nous étions plutôt des intellectuels, très peu manuels mais le travail du bois comblait tout nos désirs.
Sans jamais avoir appris le métier, sauf sur le tas, dans les ouvrages spécialisés, et après avoir observé pendant des heures entières, dans les ateliers du faubourg Saint Antoine, les ouvriers professionnels de haut niveau, peut-être aussi parce que j'avais quelque gène qui me guidait dans cette voie, mon grand-père, sabotier de son état, y était sans doute pour quelque chose.
Chose étonnante encore, Marie se montrait particulièrement douée dans la sculpture sur bois, pleine d'imagination, elle réalisait de superbe motifs dans des styles bien différents, je me souviens d'avoir contemplé, avec admiration et une pointe d'envie, le motif qu'elle avait réalisé sur le couvercle de la panière à pain, dont je parlais il y a quelques instants.
Que de joies ineffables nous étaient offertes, dessiner un meuble à la demande du client, choisir les planches de bois, les débiter, les travailler, les raboter, les dégauchir, les assembler, réaliser les tenons et les mortaises, effectuer le montage à l'ancienne, lustrer, patiner ou vernir, contemplé enfin sa réalisation et lire sur le visage du client l'émotion non dissimulée à la découverte d'une pièce unique.
Comment avais-je pu vivre autrement, je découvrais, pour la première fois, le bonheur d'une vie simple, je travaillais à la maison auprès d'une femme que j'aimais et qui comblait tous mes désirs, au seuil d'une maternité désirée, des enfants dont j'entendais les cris et les rires, que j'avais plaisir à retrouver le soir autour de la table familiale, exubérants, en bonne santé, impatients de voir apparaître cette petite sœur en devenir, que c'était bon, oui vraiment c'était bon, comment avais-je pu ignorer tout cela. Et pendant si longtemps ?
Cependant, il restait bien quelques points noirs, j'avais été libéré, mais j'étais susceptible d'être convoqué un jour, devant le tribunal correctionnel, mes avocats se montraient confiants, il n'y avait toujours rien dans mon dossier, mais je n'étais pas aussi confiant dans la clairvoyance de leur jugement, avec un dossier vide, j'avais purgé une peine préventive, de près de 6 mois, je n'étais pas rassuré du tout et cela maintenait un certain trouble dans mon esprit.
Le temps s'écoulait, calmement, lentement, comme la Seine, dont le lit, à la naissance des boucles de ce grand fleuve, traversait notre petit village, l'activité se poursuivait dans le bruit intermittent et plaintif des machines et Marie, dont le ventre s'arrondissait généreusement, poursuivait sa grossesse avec beaucoup de courage et de détermination.
Voici quelques-unes de nos réalisations et quelques que sculptures


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24.07.2008
Ma vie 65
Voici l'impressionnante correspondance échangée avec Marie pendant ma captivité.

Nous n'avons pas dormi la première nuit. Nous avions trop de souvenirs à partager, trop d'émotion à retrouver. La seconde nuit terrassés par la fatigue nous avons dormi en pointillé. Lentement je reprenais conscience.
J'ouvris les yeux doutant que l'aube soit réelle, de joyeux compagnons sifflaient sur leurs échelles, les métiers bourdonnaient, la vie nous attendait. Non, je ne rêvais pas, c'était bien les bruits de la vie qui parvenaient à mes oreilles.
Marie s'était levée, de la fenêtre de la chambre je l'apercevais, coupant des branches de lilas, tableau charmant, s'il en était, contraste étonnant, même insoutenable avec les images des dernières semaines restées gravées dans ma mémoire. Pourrais-je un jour m'en délivrer? Pourraient-elles faire place à ces nouvelles images empreintes de douceur ? Devrais-je réapprendre à vivre ?
Mon amour avait compris ce que serait, à mon retour, mon état d'âme, n'avait-elle pas souffert les mêmes attentes, les mêmes peurs, les mêmes angoisses. Elle savais que nous aurions besoin de repos, de soleil et de ciel bleu.
Elle avait retenu des places à destination de la Corse, ayant mis au point, avec Geneviève ma fille aînée, un séjour d'une quinzaine de jours, sur l'île de beauté, je l'en remerciais, j'étais heureux, elle avait elle aussi besoin d'un grand repos, d'une décompression, de préparer le retour à une vie nouvelle.
Le voyage fut sans histoire. Assi côte à côte nous nous tenions par la main comme deux enfants ne voulant pas se perdre. Toutes nos émotions passaient par ses deux mains amoureusement enlacées.
Geneviève nous attendait à l'aéroport, les retrouvailles furent chaleureuses, je ne l'avais pas revu depuis son mariage. Sept longues années c'étaient écoulées. Je la trouvais superbe.
Elle nous conduisit dans un appartement qu'elle avait loué pour elle mais qu'elle n'avait décidé d'occuper qu'au début des grandes vacances.
Situé en bord de mer, sur la route des Sanguinaires, avec une vue sur la totalité du golfe d'Ajaccio, nous fûmes gratifiés, dès le premier jour, d'un coucher de soleil d'une rare beauté, disparaissant progressivement derrière les îles, le soleil embrasait tout le littoral, dispersant sur la mer, des langues de feu, un spectacle de fin du monde, de notre monde qui nous laissait espérer la naissance d'une aube nouvelle.
Geneviève vivait en Corse depuis son mariage, professeur d'allemand dans un institut privé, elle avait deux enfants, Emmanuel et Laura, elle connaissait notre situation et savait que nous avions besoin de nous retrouver.
Elle avait mis sa voiture à notre disposition mais notre chambre dont la fenêtre donnait sur la mer était un petit paradis, nous aimions bien y faire de longues siestes et ce fut là dans cette chambre, éperdus d'amour, les yeux plongeant dans le bleu de la mer, que s'accomplit le miracle de la vie, celui de notre vie.
Nous avions déjà décidé de l’appeler Marjolaine.
Nous n'avons pas beaucoup voyagé, nous n'avons pas visité la Corse, nous avions tellement de choses à nous dire, tellement de temps à rattraper, tellement d'avenir à préparer, tout devenait facile sous ce ciel bleu, sous ce soleil radieux, que le temps s'est écoulé, comme le sable entre nos doigts, sans que nous puissions en retenir ne serait-ce qu'une parcelle.
Et puis il fallut penser au retour. Geneviève nous accompagna à l'aéroport, nous fit promettre de revenir plus souvent.
Nous n'eûmes aucun mal a lui faire cette promesse, trop de souvenirs étaient maintenant attachés à cette région.
Au décollage, nous regardions par le hublot cette île perdue au milieu de cette immensité toute bleue qui s'éloignait mais que nous ne pourrions jamais oublier, tant l'émotion de notre retour à une vie normale avait été émouvante sur ce rocher.
Nous volions main dans la main vers notre nouveau destin.
Nous savions qu'à notre retour tout serait à construire, nous voulions former une vraie famille, exercer une activité professionnelle et mettre au point une répartition des tâches aussi attractive que possible.
Il nous fallait préparer la venue des enfants, Judith était avec nous depuis notre retour, Benjamin, Emmanuel et Laurent devaient arriver dès le début des grandes vacances.
Voilà que se destinaient les contours d'une nouvelle vie. J'avais 61 ans. Je devenais le responsable d'une famille nombreuse qui allait prochainement s'agrandir. Marie avait 39 ans nous nous sentions jeune et nous n'avions pas peur d'affronter ce nouvel avenir. Mais, comme les jeunes, étions-nous un peu fous.
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23.07.2008
Ma vie 64
Elle était là, de l'autre côté de la rue, debout, près de sa Charleston, femme fidèle près de sa fidèle voiture, elle était vraiment là, superbement belle, amoureusement désirable, j'étais ébloui par les couleurs vives de la rue qui forçaient mon regard, m'obligeant à ciller des yeux, alors que j'aurais tant voulu les garder grands ouverts sur ce bonheur qui commençait aujourd'hui.
Mais près de six mois passés dans l'obscurité d'une cellule, sans apercevoir un peu de ciel bleu, le moutonnement des nuages poussés par le vent, une fleur aux couleurs tendres, une parcelle d'herbe verte, le contraste était trop fort, trop violent, j'hésitai un instant, je vis qu'elle souriait, en s'élançant vers moi, elle se réfugia dans mes bras, je la tenais serrée contre moi, je n'osais croire à mon bonheur, je la couvrais de baisers, nos larmes, nos larmes de joie, coulaient lentement sur nos visages.
Je la retins un long moment tout contre moi. La chaleur de son corps redonnait vie à mes pauvres membres endoloris par cet enfermement prolongé. Doucement elle desserrât mon étreinte.
Elle me prit par la main, m'entraîna vers la voiture, comme si elle avait voulu me soustraire à un nouveau péril, peur que les portes de cette prison maudite ne s’ouvrent une nouvelle fois, pour nous engloutir à tout jamais.
Elle me fit monter rapidement dans sa voiture, referma vivement la portière, rapidement mis le contact, très vite traversa la ville et pris l'autoroute, autoroute de la liberté.
Elle conduisait, je posais ma main sur sa cuisse, au travers de la robe je sentais une douce chaleur qui me donnait l'envie de la serrer dans mes bras, je l'observais, enfin je pouvais la regarder tout à loisir, la toucher, lui parler, mais j'étais trop ému, je n'arrivais pas à formuler la moindre phrase, j'observais le paysage, c'était une découverte, une renaissance, la nature était si belle, le printemps disposait ça et là ses verts tendres, je regardai, intensément, cette nature qui m'avait tant manquée.
Le trajet me parut bien court. Je savourais chaque minute passée sur cette route me demandant si tout était bien réel s’il s'agissait bien d'une véritable libération. Une évasion, j'en étais certain, ne m’aurait pas procuré plus de joie mais sans doute un peu plus de stress.
L'arrivée au village fut un véritable festival de joie, dès qu'elle emprunta la rue principale qui conduisait à notre maison, Marie se mit à klaxonner, elle avait promis de le faire aux amis qui habitaient cette rue, pour annoncer mon retour, je vis alors les amis sortir sur le pas de leur porte, faire, en souriant, des signes amicaux. C'était chaleureux, réconfortant, plein de promesses pour l'avenir.
Je redécouvrais cette maison, nous fîmes le tour du propriétaire, les dépendances, avec la petite maison, l'atelier avec nos outils, la grange qui abritait le matériel et les machines à bois, je les retrouvais telles que je les avais laissées un jour de novembre, les copeaux de bois de mes derniers travaux jonchaient encore le sol et l'odeur de bois entrait en moi par tout les pores de ma peau. Nous avons fait le tour du jardin, j'ai refait connaissance avec le figuier, les cerisiers, le grand marronnier, l'immense saule pleureur. Mon Dieu que c'était beau, que c'était bon cette nature, ce calme retrouvé, ces chants d'oiseaux et ce crépuscule qui commençait à envahir le jardin, enveloppant nos étreintes d'un voile de tendresse infinie.
Après un frugal repas, nous sommes montés dans notre chambre, nous avons refermé la porte, tiré les rideaux, nous avions tant de choses à nous dire, tant de gestes à rattraper, tant de manques à combler, tant d'amour à nous donner, que longtemps, longtemps, jusqu'au début de l'après-midi du lendemain, ces rideaux sont restés tirés. Vous comprendrez certainement pourquoi.
Avant de reprendre conscience de la nouvelle réalité dans laquelle je me trouvais plongé, je décidais d'ouvrir l'enveloppe glissée au moment de mon départ dans mes affaires personnelles par mes compagnons d'infortune.
Voici ce que j'ai trouvé.
Au recto d'un carton A4 un superbe dessin me représentant la nuit dans ma cellule.
Au verso quelques mots qui m’ont fait sourire mais sur lesquels j'ai versé quelques larmes.
Je dirai tout simplement merci mes amis. Courage on finit toujours par sortir un jour de cette galère.


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