30.05.2008

Ma vie 14

2cf7d31bdf030c7369f5d6036754ce20.jpg


Ma chambre au centre de convalescence de Vitray
Ce jour-là, nous étions au mois de juillet, il était près de midi et le soleil était haut dans le ciel, il me semblait entendre des voix, je me levais, me mis à la fenêtre, le vent s'était levé soulevant une fine poussière qui donnait à la fille qui marchait seule, sur la route, l'aspect d'une apparition, comme un mirage, elle marchait lentement me donnant l'impression qu'elle me regardait, mais qui était-elle ? D'où venait-elle ? Je ne l'avais jamais vue. Une bouffée de désir me submergea, cela faisait si longtemps que je n'avais pas tenu une femme dans mes bras

Voulant attirer son attention je lui fis des signes de la main, lui lançait quelques hou ou, une centaine de mètres nous séparaient. À cet instant la porte de ma chambre s'ouvrit, le médecin chef entrât, intrigué par mes gestes il vint près de moi me demanda ce que je regardais, il vit là jeune fille, il sourit et me dit : tu voudrais bien que je te laisse sortir mais n'y compte pas me dit -il en souriant, je te garde bien au chaud.

Piqué au vif je lui répondis : vous n'êtes pas très chic, c'est vrai j'aimerais me balader au soleil et faire du gringue à cette fille, mais tu ne la connais pas me dit -il, vous voyez répondis-je je vous paries une bouteille de champagne que dans six mois elle sera ma femme. Il éclata de rire, sortit de ma chambre et poursuivit sa visite. Étais-je devenu fou, quel pari stupide venais-je de faire ? Fataliste je soulevais les épaules, après tout on pouvait bien rire un peu.

Cette fille devint mon obsession. Chaque jour je passais de nombreuses heures à la guetter de ma fenêtre et à chacun de ses passages, ils étaient peu nombreux, je m'efforçais, par mes gestes, d'attirer son attention.

Je voulais relever ce défi au risque de me perdre, j'interrogeais les jeunes qui se rendaient à la ferme, j'appris qu'elle était en vacances chez les fermiers ses cousins, qu'elle s'appelait Yvette et qu'elle travaillait à Bourges comme secrétaire à la maison du prisonnier.

Lorsque j'appris son départ j'attendis quelques jours et je décidais de lui écrire une lettre qui lui déclarait ma flamme et lui disait toute l'impression qu'elle m'avait produite, que son image hantée mes nuits que je ne mangeais plus, que je désirais la revoir, enfin bref, que c'étaient la femme de ma vie.

Je mis cette lettre dans une enveloppe sur laquelle j'avais indiqué son prénom mais à la place du nom, que je ne connaissais pas, j'avais fait une énorme tache d'encre. J'envoyais cette lettre sur son lieu de travail.

Je ne mit pas longtemps à recevoir sa réponse, elle s'étonnait de m'avoir fait une si forte impression, me demandait, avec une pointe d'humour, si mon délire n'était pas du à une forte fièvre, le ton était caustique n'appelait pas de réponse mais elle me donnait son nom et son adresse privée.

Ce fut un jeu, je lui répondis en m'excusant, elle me dit qu'elle acceptait mes excuses, je la remerciais, elle me remercia de la remercier, et de fil en aiguille notre mariage eu lieu six mois plus tard.

Mais je ne peux pas passer sous silence les six mois qui ont précédé mon mariage. Pendant cette période nous avons échangé de nombreuses lettres dans lesquelles nous parlions de notre jeunesse et de nos projets d'avenir, il me semblait que ceux-ci étaient en concordance et que c'était de bon augure.

Elle est venue passer quelques jours chez ses cousin, nous sommes sortis, nous nous sommes promenés dans la campagne et dans cette magnifique et grandiose forêt de Tronçais, nous avons flirté, mais malgré ces préludes à l'amour, je ressentais une imperceptible gêne dont je ne pouvais en définir la cause.

Je suis allé chez elle, à Bourges, invité par ses parents pour la présentation officielle, je reconnais que j'ai été ébloui, n'ont pas par ses parents qui me parurent de braves gens mais par la propriété dans laquelle ils vivaient, par cette vaste maison, par ce parc pratiquement au centre de la ville, bordée par une rivière, par cette île formée par l'un des bras et reliée à la terre ferme par un adorable petit pont de bois et l'ensemble planté d'arbres centenaires de toutes les essences, enfin par cette superbe voiture appartenant à son père, qui attendait sagement dans son garage des jours meilleurs.

Tout cela était pour moi, enfant pauvres ayant vécu dans des appartements, je dirais plutôt dans des taudis, c'était là la vision de ce que devait être le paradis.
J'étais subjugué, me demandais si je ne rêvais pas, je pensais que c'était la chance de ma vie qui se présentait à moi, j'étais persuadé que je devais saisir, sans plus attendre, cette chance.

Je me sentais léger, léger, j'aimais, oh oui j'aimais, j'aimais en bloc, sans discernement cette fille, cette propriété, cette voiture, cette ville de Bourges avec sa cathédrale gothique, sont parc des Prés Fichaux, sa maison de Jacques Coeur, enfin j'aimais, j'aimais tout en bloc et je le voulais ce mariage.

Mais était-ce ça l'amour ? je ne ressentais pas les sentiments profonds que j'avais connus auprès de Dora dont le souvenir hantait la plupart de mes nuits.

Cependant notre relation épistolaire se poursuivait normalement.

Il me fallut accepter une condition ultime : accompagner mes futurs beaux-parents à Limoges pour leur présenter ma famille.

Brusquement je pensais à la disparité des situations et j'étais convaincu que j'allai au-devant d'un échec et qu'il valait peut-être mieux ne pas accepter.
L'envie fut plus forte que la crainte et j'acceptais cette présentation. A mon retour au groupement je demandais une permission de dix jours.

Je me rendis à Limoges et fis toutes les démarches j'aménageais au mieux l'appartement de ma grand-mère je retenais une chambre à l'hôtel pour mes futurs beaux-parents et je demandais à ma voisine de me prêter sa chambre d'amis qui était indépendante au premier étage.

Tout se passât bien et la date de la cérémonie fut fixée d'un commun accord au 9 février 1944. En l'absence de mon futur beau-frère, Jack, prisonnier de guerre en Allemagne.

Compte tenu de la différence de situation un contrat fut établi devant notaire, ma famille arriva la veille, y compris mon père que je ne voyais plus depuis longtemps, accompagné de sa nouvelle partenaire qui ne m'inspirait aucun intérêt.

La famille de ma fiancée présenta à ses invités mon père comme étant un important transporteur propriétaire de plusieurs véhicules. Or mon père était un petit commissionnaire exerçant à l'arrivée des trains en gare de Limoges et pour tout véhicule possédait une modeste charrette à main.

Je réfrénais le sentiment de honte que j'éprouvais, mais beaux-parents voulant démontrer que leur fille entrée dans une famille aisée. Je reconnais que cette attitude ne laissa profondément.

La cérémonie eut lieu dans la plus stricte intimité. La mariée était en blanc, le marié, c'est-à-dire moi-même, en grand uniforme des Chantiers de Jeunesse.

Nous eûmes droit, la guerre oblige, à une lune de miel chez l'une de nos cousines avec couvre-feu à 23 heures. Une attention, charmante au demeurant, nous fit trouver sur la table de chevet, deux morceaux de sucre, denrée rare s’il en fut, accompagnés d’un petit flacon d’alcool de menthe, d’avant guerre, pour le cas où la mariée ferait un malaise. Il n’y eu pas de malaise, mais dans la nuit, nous avons mangé le sucre.

Trois jours après la cérémonie je regagnai seul le château de Vitray. Les cousins fermiers nous avaient trouvé une petite maison vide que je devais nettoyer et aménager pour que nous puissions nous y installer.

Notre vie de couple commença ici. Bien vite la vie que nous menions me parut terne et sans grand intérêt, le matin je partais avec le médecin-chef, en voiture hippomobile et si je retrouvais avec plaisir les bureaux de l'hôpital, je n'y exerçais plus qu'une activité réduite. Je rentrais à midi pour déjeuner, l'après-midi je m'occupais du secrétariat du centre de convalescence du château.

Ma femme était invitée chaque après-midi par le médecin-chef pour faire la 4e au bridge, elle savait y jouer, moi pas, donc je n'étais pas admis à ces réunions qui pouvaient se terminer for tard dans la nuit et ça devint bien vite une habitude que je supportais de moins en moins bien et ce fut le prétexte de notre première dispute

Oh oui, elles ont été pénibles ces premières semaines de vie en couple pour de multiples raisons, l'abandon du statut de célibataire, l'adaptation à un environnement nouveau dans une maison sombre, triste, humide, construite au milieu d'un jardin, certes, mais isolée à la périphérie d'un village sans vie, avec en supplément une jeune femme quasi absente.

Ce climat pesait singulièrement sur nos ébats amoureux au cours desquels, ni l'un ni l'autre ne semblait y trouver un plaisir fou.

Les seuls moments agréables que je passais c'était lorsque nous étions invités par nos cousins. Le chef de famille, Théodore, patriarche incontesté régnait en maître sur sa famille, tout en rondeur, plus large que haut, le visage orné d'une large moustache blanche aux extrémités effilées recourbée vers le haut, le crâne; presque chauve, toujours coiffé d'un feutre délavé, les yeux noirs, pétillant de malice donnait à ce personnage une allure qui forçait le respect.

Toujours vêtu d'une longue veste de cuir fauve, usée, et d'une culotte de cheval donnait un aspect arqué à ses courtes jambes. Il marchait difficilement, par petits pas saccadés, s'appuyant sur une cane qu'il changeait chaque jour Il était entrepreneur de battage et régisseur pour le compte de divers propriétaires agricole, il était jovial, toujours de bonne humeur, sachant manier la plaisanterie, son accueil était chaleureux, le verre de l'amitié et bien vite toute sa cave y passait. Il était heureux de vous voir partir le coeur en fête et la tête vacillante.

Sa femme, totalement opposée, maigrichonne mais très active, les cheveux blancs formés en chignon à la base du crâne, la figure mangée par des rides profondes qui lui donnaient dix ans de plus que son âge, tellement effacée que j'en ai oublié son prénom. La fille, Jeanette, superbe femme de trente-cinq ans, grande, élancée, le visage lisse, des yeux brillants et espiègles comme ceux de son père, le mari prisonnier en Allemagne, toujours en compagnie de l'aumônier de l'hôpital, superbe athlète du même âge, sans commentaire.

C'était un vrai plaisir ces réunions chez nos cousins, l'ambiance, la gaîté, les chansons, les histoires nous conduisaient bien loin des soucis du moment, la guerre était loin de nos tête, ici on ne connaissait pas les privations grâce à l'élevage familial.

Les commentaires sont fermés.