21.06.2008
Ma vie 34
Au demeurant ma présence à Albert n'était pas indispensable, j'avais un directeur qui était à la tête du cabinet comptable. Épaulé par 10 spécialistes, il connaissait bien la clientèle et celle-ci avait totalement confiance en lui, il était natif d'Albert.
A l'informatique, qui traitait, non seulement les dossiers des clients du cabinet, mais aussi toute les activités du groupe hollandais il y avait deux programmeurs, Maryvonne et Chris.
Ces deux dernières exerçaient leur talent sur les perforatrices, les trieuses, et les calculatrices. L'informatique en était à ses débuts. Elles travaillaient sur les cartes perforées qui servaient de support. Elles introduisaient sur les cartes au moyen de perforations les informations qu'on voulait exploiter, elles triaient ensuite ces cartes perforées et enfin les passaient dans une tabulatrice couplée à une imprimante qui sortait les documents désirés.
Une certaine compétition s'était établie entre les deux femmes, qui se transforma à l'issue de quelques semaines en une véritable amitié passionnelle.
J’étais un peu surpris de l'équipe qu'elles formaient toutes les deux. J'étais souvent absent mais lorsque je venais passer quelques jours dans mon foyer, Chris, à plusieurs reprises, m'avait fait entendre, sans équivoque, que je les dérangeais dans l'expression de leur amitié.
De plus Chris vivait à la maison.
Je ne connaissais rien de Chris, sinon qu'elle rentrait d'Israël ou elle avait passé quelques années dans un kibboutz.
Et je me demandais si Maryvonne n'était pas en train de virer sa cuti. Ce la auraient pu expliquer les refus souvent réitérés que je rencontrais depuis longtemps chez Maryvonne.
Ma fille Geneviève avait obtenu sa licence d'allemand et cherchait une entreprise qui pourrait lui procurer une activité, j'en parlais à la direction hollandaise qui lui offrit un poste à Couilly, ainsi, nous pourrions travailler dans la même entreprise. Tout naturellement, elle vint s’installer avec moi, j’étais heureux, j’allais pouvoir, pour une fois, m’occuper d’elle.
Elle était arrivée un soir dans sa 2 CV, cette voiture de couleur pastel, dont elle était si fière, et je songeais en la voyant sourire, que j’allais peut-être apprendre à jouer mon rôle de père.
Mais, n’était-ce pas trop tard ?
Cette année-là fut fertile en incidents de toute sorte, incidents qui pesèrent lourdement sur l'orientation de mon existence, je ne pourrais pas les décrire dans l'ordre de leur manifestation tant ils étaient imbriqués les uns dans les autres.
Les hollandais avaient mis à la tête de leur groupe en France, un jeune fils d'agriculteurs de la Creuse, celui-ci avait effectué un stage de formation en Hollande, parlait couramment le hollandais, et s'était marié à une hollandaise.
Celle-ci était devenue, sur le plan professionnel, sa collaboratrice privilégiée.
Je savais, que depuis quelque temps le ménage connaissait des difficultés, le mari avait eu des relations intimes avec sa secrétaire et sa femme l'avait appris et s'était montrée publiquement agressive à l'égard de son mari et de sa maîtresse. Il s'ensuivit des dysfonctionnements sérieux dans la direction du groupe.
Nous étions à la veille de la fête de Pâques en 1975, le temps était superbe et le soleil commençait à réchauffer la terre. J'avais quatre jours de liberté, Geneviève était partie retrouver son copain, j'étais seul et j'avais demandé à Maryvonne de venir me retrouver sur le terrain avec les enfants.
Elle arriva le samedi matin en compagnie de l'irremplaçable indispensable Chris et de la jeune fille, Manon, baby-sitter officielle d'Emmanuel et de Laurent.
La caravane était spacieuse et pouvait recevoir tout ce petit monde sans difficultés.
J'avais projeté d'acheter deux vélos, je voulais faire quelques ballades, peut-être aussi, retrouver mes souvenirs de jeunesse.
Et les vélos furent livrés sur le terrain.
Le lendemain, dans l'après-midi, j'étais parti insouciant avec Maryvonne pour essayer ces machines, il faisait très chaud et après avoir parcouru quelques kilomètres, nous décidions de rentrer. La route qui aboutissait à notre terrain était longue, en pente douce, bordée par deux larges bandes de terre herbeuse. Je roulais devant, Maryvonne suivait, j'arrivai le premier au niveau du terrain, j'apercevais les enfants qui jouaient avec les filles, je me retournais et ne vis personne sur la route.
Incrédule, tout en scrutant l'horizon, lentement je déposais mon vélo sur le sol, il me semblait apercevoir, au loin, sur le bas-côté, une forme sombre, je me dis, tout en souriant, elle a dû prendre une bonne bûche, mais la forme au loin ne bougeait toujours pas.
Le sourire qui s'était formé sur mes lèvres disparut rapidement, je sentais l'angoisse monter en moi, je me mis à avancer, puis à courir en direction de cette forme qui ne remuait toujours pas.
J'arrivais près d'elle, de loin je l'avais reconnue, c'était bien elle qui gisait sur le bas côté, inconsciente. J'étais paralysé, ne sachant que faire, la route était déserte, je réussissais cependant à arrêter une voiture, Maryvonne fut hospitalisée à Coulommiers. Quelques minutes plus tard je savais que c'était un traumatisme crânien.
Tard je quittais l'hôpital pour rejoindre les enfants, Maryvonne était dans le coma, je ne pouvais rien faire. Dans la nuit, son état s'étant aggravé elle fut évacuée sur Paris à l'hôpital de Lariboisière.
Les enfants étaient rentrés à Albert, Annick les avait pris en charge.
J'arrivais très difficilement à assumer toutes mes obligations professionnelles et notamment les déplacements entre Couilly, Paris et Albert.
Maryvonne avait repris conscience et elle avait été transférée à Senlis, en observation, pour une convalescence de longue durée, avaient précisé les médecins.
Je visitais Maryvonne tous les jours, souvent elle tenait des propos incohérents, me demandais qui j'étais, je pensai que son état était grave, mais en discutant avec le personnel médical j'eus bien vite la conviction qu'elle se créait un nouveau personnage, qu'elle rejetait son passé, tout en s'appuyant sur son état présent qui lui servait de prétexte.
Senlis était situé sur la route d'Albert, cela me facilitait un peu mes déplacements, mais l'avenir devenait incertain et il me fallait repenser toute mon organisation.
Je ne savais pas si à la suite de sa convalescence, ma femme pourrait reprendre une vie normale et surtout professionnelle, il fallait que je regroupe ma famille et que je me rapproche du lieu de travail qui me prenait le plus de temps.
Je décidais de louer un plus grand appartement à Couilly et d'y installer toute ma famille, je mis en vente mon cabinet et ma maison d'Albert et transférai l'informatique dans les bureaux que j'occupais au sein du groupe à Couilly.
Je n'avais plus le temps, ni l'envie de faire construire, je mis mon terrain en vente et je contactai les agences pour trouver une maison à acheter.
J'avais rapidement trouvé un acquéreur pour mon cabinet de comptabilité et il en avait été de même pour ma maison d'Albert.
L'informatique était confortablement installée dans les locaux du groupe et dans l'attente du retour éventuel de Maryvonne, j'en avais confié le fonctionnement à Chris.
Enfin, Maryvonne physiquement rétablie se trouvait moralement déprimée, en voulait à la terre entière de ce qui lui était arrivé.
Elle avait repris son activité, après que le chef de service de Lariboisière, au cours d'une séance mémorable, lui ait fait admettre qu'il y avait une forte dose de comédie dans son refus à accepter la réalité.
Elle s'était remise au travail, de mauvaise grâce, son caractère s'était altéré, elle ne voulait voir personne, elle devenait impossible à vivre, à un tel point qu'il y eût une dispute violente avec son amie très chère, Chris qui, sur le champ, demanda son compte et disparut à jamais.
On dit souvent que la vie ne tient qu'à un fil, je ne savais pas que la mienne tiendrait autant à un coup de fil.
Ce matin-là j'étais à mon bureau, je recherchais, dans les annonces de la Centrale des particuliers une machine à écrire d'occasion pour l'une des sociétés du groupe.
Mon regard s'était arrêté sur une petite annonce proposant une machine Olivetti dont le prix et les caractéristiques semblaient correspondre à ma recherche.
18:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Les commentaires sont fermés.