08.09.2008

Et si le bonheur....24

Cet appel téléphonique l'avait bouleversé, un million d'euros, on lui demandait de verser cette somme sous il ne savait quel prétexte, ou, du moins il voulait l'oublier, une fois de plus il vivait sous la menace d'un scandale, une fois de plus leur fille Linda, leur fille unique, mettait en péril leur équilibre familial. Il n'avait pas eu le courage d'en informer sa femme mais plus les heures passaient plus le poids de la menace l'oppressait, le torturait, jamais il ne pourrait supporter, seul, la charge de ce fardeau.

A huit reprises il entendit sonner la pendule du salon, machinalement il consulta sa montre, vingt heures, dit-il tout haut, que fait-elle encore, elle discute, sans doute avec la voisine, il l'attendait depuis près d'une heure. Il avait décidé de lui parler ce soir de ce coup de téléphone qu'il ne digérait toujours pas.

Comme chaque soir les employées venaient de quitter le magasin, Marilyn les avait accompagnées sur le pas de la porte. Elle s'attarda quelques instants, une superbe voiture, une DS toute bleue, comme neuve, brillant de tous ses chromes, venait de se garer près du trottoir en face, un homme jeune en était descendu et s'était engouffré dans l'immeuble, ça la fit sourire, ça avait été leur première voiture, un petit coup de nostalgie se prit-elle à penser.

Elle allait refermer sa porte, une moto s'arrêta devant sa vitrine, la passagère, une jeune femme, descendit rapidement tandis que le conducteur attendait assis sur sa machine.

- J'ai de la chance dit-elle en se précipitant dans le magasin, vous êtes encore ouvert. Elle avait l'air décidée, énergique, se dirigea vers le fond du magasin, comme si elle connaissait parfaitement l'endroit où se trouvait ce qu'elle cherchait, tout en poursuivant son monologue.

- Holà je me serais fait démolir si je n'avais pas effectué cet achat pour ma tante, ajoutant sur un ton de confidence, c'est pour mon petit neveu, vous comprenez.

Amusée Marilyn la suivait en trottinant.
- Mais que désirez-vous ? Finit-elle par lui demander.

Brusquement la jeune femme se retourna, elle tenait un gros calibre dans la main droite, le ton avait changé, le visage aussi, menaçant, il était devenu glacial.

- ça suffit vieille peau, tu vas te t'nir bien sage, tu m'donne ton fric, tout ton fric, tu piges ?

D'un geste brusque elle fit pivoter Marilyne sur ses talons et l'arme braquée dans le dos la conduisit jusqu'à sa caisse.

Marilyne, tremblant de peur, les jambes flageolantes, s'exécuta, incapable de dire un mot, de faire le moindre geste.

La jeune femme enfouit dans ses poches tout ce que Marilyn lui tendait sans prêter plus d'attention à la menue monnaie qui s'éparpillait en tombant sur le sol. C'est un premier avertissement, lança-t-elle en s'enfuyant, on reviendra.

La moto démarra en trombe, Marilyne se laissa tomber sur un siège, n'arrivant pas à faire disparaître la peur qui l'avait submergée. Elle était toute pâle et tremblait encore de tous ses membres lorsque Félix, inquiet, était venu voir ce qui se passait, trop tard pour intervenir, mais c'était certainement mieux ainsi.

Il allait lui reprocher son retard lorsqu'il vit sa mine défaite, s'approcha, elle tremblait encore.

- Je veux monter, lui dit-elle doucement.

Il eut peur d'un malaise, la trouvait fatiguée depuis quelque temps, sans la questionner, il ferma toutes les issues, alluma les vitrines, comme il le faisait chaque soir, brancha les alarmes, puis avec des gestes tendres, passa un bras autour de la taille de sa femme, viens, montons lui dit-il gentiment.

Ils s'installèrent dans les fauteuils du salon, comme chaque soir, pour se détendre de leur journée, plus que jamais ils en avaient besoin aujourd'hui. Elle ne parlait pas, complètement perdue dans ses pensées, le regard lointain, comme si elle vivait une autre vie, dans un monde meilleur, il décida d'attendre pour engager la discussion, ne proposa pas d'apéritif. Il l'invita à passer à table,

- Veux-tu un peu de potage lui demanda-t-il, je l'ai préparé, tu ne montais pas, ajouta-t-il comme s'il voulait s'excuser.

Le repas fut silencieux, ils n'osaient pas parler, trop de choses graves à dire, trop d'événements à relater, et ils étaient certains que ceux-ci auraient une grande influence sur leur avenir.

Ils retardaient le moment des confidences, ne voulaient pas se faire de la peine, ils avaient trop de tendresse, trop d'amour l'un envers l'autre pour se faire du mal même involontairement.

Ce fut Félix qui engagea la conversation, il lui raconta l'appel téléphonique qu'il avait reçu, l'absence de conversation, l'impossibilité de répondre, de placer un seul mot, les injures blessantes, les menaces.

- Tu vois Line, je n'étais pas préparé, je n'ai rien pu dire, j'ai tout pris sur le coin de la figure, j'ai cru comprendre que le bébé de Linda avait été enlevé et que l'individu qui me téléphonait voulait avoir son adresse, comme si je la connaissais cette adresse, il a exigé le versement d'une rançon d'un millions d'euros. Dans quel pétrin est-elle encore fourrée ?

Elle l'écoutait sans rien dire, le regardait, incrédule, abattue, maintenant elle comprenait le hold-up, la violence, la phrase qu'on lui avait jetée au visage : c'est un premier avertissement, nous reviendrons. Elle comprenait, tout s'emboîtait maintenant, comme ces puzzles qu'ils vendaient chaque jour, dans leur boutique.

A son tour elle lui raconta l'attaque violente dont elle venait de faire l'objet, la perte de leur recette de la journée, l'arme dans le dos, la menace, sa peur impossible à surmonter.

Les larmes se mirent à couler sur son visage fatigué sillonné de multiples rides, encadré par cette blanche chevelure. Il l'observait avec toute la tendresse du monde, tout l'amour qui les avait soudés tout au long de ces vingt cinq années de vie commune. Dans son regard il vit la peur qui ne la quittait toujours pas, l'émotion trop forte qui durcissait ses traits, les larmes coulaient lentement sur ses joues amaigries, il la vit se tasser un peu plus sur elle-même, subitement elle accusait dix années de plus, elle mit ses mains devant ses yeux et ne put retenir les sanglots qui montaient du plus profond de son être. Petite chose fragile, perdue dans la tourmente, ballottée par le vent mauvais.

Félix sentit l'émotion l'envahir, il se leva, s'approcha près de sa femme, prit place sur l'accoudoir
Du fauteuil, se pencha, prit, dans ses mains tremblantes, son visage, inondé de larmes, le couvrit de baisers doux et légers, il sécha les larmes, elle se blottit dans ses bras, ils restèrent longtemps enlacés n’osant toujours pas aborder de front les problèmes.

Ce n'est que dans la nuit, elle ne dormait pas, lui non plus, qu'elle se leva pour préparer une verveine, avec un peu de miel, ça va nous faire dormir dit-elle en remontant l'infusion.

Ils se calèrent dans les oreillers, s'installèrent confortablement tous les deux, et tout en buvant le breuvage chaud, à petites gorgées, ils échangèrent quelques propos.

- Tu vois Line dit-il, quand il lui parlait il commençait toujours le dialogue par la même phrase : tu vois Line, comme s'il voulait qu'elle soit très attentive à ce qu'il allait dire, comme s'il allait rendre une sentence. Il poursuivit,

- Je ne sais pas comment aborder le problème, je ne connais pas nos adversaires et nous avons cessé toutes relations avec Linda, je me demande quelle décision prendre.
- Si on déposait une plainte auprès du procureur, on a subi un hold-up, ce n’est pas rien ça, et ça peut se reproduire. Il sursauta :
- Tu n'y penses pas, et le scandale tu ne le crains pas, tu ne le crains plus maintenant, tu te souviens de ce que nous a fait Linda ? Tu te rappelles que nous l'avons chassée, tu te souviens pourquoi nous l'avons chassée ? Ce n'est plus ma fille, ce n'est plus notre fille.

Du coin de l'oeil elle observait son mari, le ton montait, il s'énervait, gesticulait, son visage rougissait, comme s'il venait de manger un plat très épicé, il fallait le calmer, elle eut peur soudain qu'il lui fasse un malaise, une attaque cérébrale en pleine nuit.

Elle se tourna sur le côté, lui prit la main,

- Non dit-elle, d'un air doux et conciliant, nous ne déposerons pas de plainte, je n'ai pas plus envie que toi que le scandale éclate, je ne veux pas que notre vie soit donner en pâture aux journaux mais je ne sais pas plus que toi ce que nous devons faire.
- Dormir, dit-il, la nuit porte conseil.
- Ha, tu crois dit-elle ?

Il ne répondit pas, s'allongea, elle en fit autant, tourna l'interrupteur, les ténèbres envahirent la chambre, dehors la pluie, une pluie d'orage, l'une des dernières de la saison, frappait violemment les persiennes de bois, il y eut au loin quelques coups de tonnerre, puis le silence accompagna la nuit.

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