09.09.2008

Et si le bonheur....25

Julien rentra chez lui l'esprit vagabond, il n'en revenait pas de sa découverte, Sylvie Berthier, comme elle avait changé, une très belle fille maintenant, il souriait tout en ouvrant ses volets, il ne l'aurait pas reconnue s'il ne l'avait pas surprise chez elle.

Il venait de refermer l'une des fenêtres de la salle de séjour, il s'arrêta un long moment, ne put que contempler le spectacle grandiose qui s'offrait à sa vue. La mer s'était retirée sur toute une partie de l'estuaire, laissant un immense plateau de gris humide et brillant sous les rayons du soleil, ça et là quelques embarcations aux multiples couleurs, surprises, sans doute, dans leur immobilité, délicatement couchées sur le sol, semblaient poursuivre leur sommeil, des pêcheurs silhouettes furtives, bougeaient dans ce paysage immobile en traînant derrière eux leur ombre démesurée, au loin, on apercevait, bordant la côte, les carrelets sortant du sol comme des maisons de bois sur pilotis.

C'était beau, la vie était belle, la journée s'annonçait merveilleuse, il ne résista pas, ouvrit la fenêtre, écarta les bras, tenant dans chaque main un vantail de celle-ci, le vent pénétrait largement dans la salle, apportant des odeurs de marées fortement chargées d'iode.

Le monde était à lui, il vivait des moments exaltants, il respira à pleins poumons l'air venu du large, il était heureux, sa profession, son avenir, étaient assurés, il était en vacances, cinq semaines, et l'amour, peut-être, avait frappé à sa porte.

Mais, au fait, qu'était-il venu faire à Royan ? Il courait après une fille, une chimère, et Sylvie, une fille bien réelle, bien vivante était apparue dans sa vie.

Il eut soudain envie de vivre, de courir, se dépenser, utiliser ce trop plein d'énergie qui se manifestait tout à coup, retrouver les circuits de son adolescence et puis, qui sait, en passant devant chez elle il apercevrait peut-être Sylvie.

Il frissonna de plaisir, ferma la fenêtre, il voulait prendre sa douche et sortir, sortir le plus vite possible, il voulait vivre.

Il se prépara en toute hâte comme s'il avait peur d'être en retard à un rendez-vous important. La joie de vivre se lisait sur son visage il se sentait léger, allait de la salle de bains à la chambre, de la chambre à la salle de bains, il se mit à siffloter un air à la mode de Francis Cabrel, Hors saison, en parfaite harmonie avec ses états d'âme.

Enfin prêt, il mit le nez dehors, referma la porte derrière lui, jugea le temps propice à une longue course, il sautilla sur place pendant quelques instants, comme s'il eût voulu s'échauffer ou prendre son élan.

Il décida et prit la direction du circuit du chemin des douaniers.

Il l'aimait bien ce circuit, il l'avait si souvent parcouru avec son père, maintenant décédé, moments privilégiés si chers à son coeur, dont le souvenir, bien vivant, restait présent dans sa mémoire et puis, aussi, à deux reprises, à l'aller comme au retour il passerait devant la maison de Sylvie, il aurait peut-être la chance de l'apercevoir.

Il connaissait bien cette région, un vrai paradis pour tous les pratiquants. Le sentier aménagé sur les corniches qui dominent la mer avait sa préférence, il estimait qu'il se trouvait être parmi les endroits les plus agréables pour courir.

Le parcours qu'il avait choisi empruntait justement le sentier des douaniers, il s'étirait de la plage de Nauzan à la plage de Saint-Sordelin, et ensuite empruntait la promenade jusqu'à la plage de Pontaillac, environ six kilomètres aller et retour. C'était excellent pour une mise en jambes.

Et, cerise sur le gâteau, ce circuit était chaque fois différent, non seulement par les couleurs de la mer, mais aussi en fonction du ciel, des marées et de la direction du vent.

Sa déception fut grande à son premier passage, la maison de Sylvie semblait s'éterniser dans le sommeil, il marqua une légère hésitation, devait-il sonner au risque d'interrompre ses rêves ? Non il repasserait tout à l'heure, il attendrait, c'était bon d'attendre un événement que l'on espérait heureux.

Il reprit sa course, ralentit quelque peu son allure, il voulait donner du temps à Sylvie et à lui aussi, il pourrait prendre une douche, faire un brin de toilette, après un jogging ce n'était pas du luxe.

Il termina son jogging, fit sa toilette, une grande toilette, frotta vigoureusement son corps, gant de crin et eau de toilette, peut-être un peu plus abondamment que d'habitude, enfila un Nike bleu marine et un sweater blanc, se planta un long moment devant la grande glace de l'entrée, prit toutes les poses de mannequin possibles, il fut satisfait de l'image que lui renvoya son miroir, le cœur rempli d'espoir se dirigea vers la maison de SYLVIE.

Il marchait d'un pas léger, il allait revoir Sylvie, encore cent mètres, au coin de la rue il apercevrait sa maison, il était joyeux, ne comprenait pas, que lui arrivait-il ? C'était donc ça l'amour ? Cette légèreté de l'être, cette plénitude ? Si c'était ça, alors il en redemandait.

Insouciant, il tourna au coin de la rue, aperçut la maison de Sylvie, stoppa net, incrédule, à quelques mètres de lui, sur le perron, Sylvie, en grande familiarité avec un homme.

Elle ne l'avait pas vu, il en était certain, son premier réflexe fut de faire demi-tour, ce qu'il fit mais la curiosité à moins que ce ne fut une pointe de jalousie, l'emporta, il s'arrêta, se dissimula à l'angle de la rue, regarda autour de lui, il n'y avait personne, il pouvait poursuivre son observation en toute tranquillité, non seulement il les voyait mais des bribes de leur conversation parvenaient à ses oreilles.

Mais qu'est-ce que cela signifiait ? Pourquoi leurs mains se tenaient-elles, ils se regardaient, se souriaient, il l'entendit prononcer je t'attendais, il sentit les battements de son coeur s'accélérer tout à coup, il ne pouvait détacher son regard de ce couple. Il la vit mettre sa main sur l'épaule de cet homme et d'un geste tendre, qui lui fit mal, l'entraîner à l'intérieur de la maison.

Voilà, c'était fini, avant même d'avoir commencé, le rideau était tombé avant que ne fussent frappés les trois coups. Pourquoi était-il si désemparé, si malheureux, si vulnérable, c'était donc aussi ça l'amour, un mélange de joie et de tristesse, de bonheur et de souffrance ?

Il resta encore un long moment les yeux fixés sur le perron de la maison de Sylvie, peut-être pour conjurer le sort, peut-être aussi pour voir l'homme quitter cette maison, pour le suivre, savoir qui il était.

Tout était confus dans sa tête, il était torturé, vidé, abattu, il décida de quitter les lieux, comme un automate il rentra chez lui, se jeta tout habillé sur son lit, ferma les yeux et essaya d'oublier.








Linda s'était précipitée pour lui ouvrir, son petit coeur avait bondi dans sa poitrine tellement elle était certaine que c'était Julien.

Elle ouvrit, Dominique souriant se trouvait devant elle, il aperçut, dans son regard, un soupçon de déception. Mentalement elle se fit le reproche de ne pas avoir regardé par l'oeilleton de la porte, dans ma situation, se dit-elle, ce n'est pas très prudent.

Néanmoins elle réussit à lui sourire, il perçut sa réticence qu'il mit sur le compte de la surprise.
- Je suis content de te voir lui dit-il.
- Je t'attendais lui répondit-elle, tu dois t'en douter.

Il prit ses deux mains dans les siennes, la maintint un peu à l'écart, le temps de la contempler, comme elle est jolie se dit-il, si seulement c'était Julien pensa-t-elle, ils se sourirent, elle invita Dominique à entrer. Elle ne se doutait pas qu'au même instant, Julien, au coin de la rue, les observait et souffrait en silence.

Prends une chaise, fait comme chez toi dit-elle, ils éclatèrent de rire, bien sur qu'il était chez lui, bien sur que c'était sa maison, elle poursuivit : juste quelques minutes le temps de passer un pantalon dit-elle en se dirigeant vers la salle de bains.

Seul avec ses pensées qui le torturaient depuis qu'elle était revenue, depuis qu'elle avait fait une nouvelle apparition dans sa vie bouleversant tous les projets qu'il avait formés, il ne savait plus quelle attitude adopter tant à l'égard de Sonia que de Linda. Comme il l'avait aimée et comme il l'aimait encore cette attachante Linda, comment le lui faire comprendre, comment le lui dire?

Le retour de Linda interrompit le cours de sa méditation, elle prit une chaise s'assit tout à côté de lui, un café ? Avec deux sucres lui demanda-t-elle, il observa qu'elle se souvenait de ses petites habitudes, il en fut tout ému, c'était un signe, elle n'avait rien oublié, ils pourraient peut-être reprendre leur vie commune.

Ce fut Dominique qui se leva, remplit d'eau et de café moulu la cafetière, sortit deux tasses, deux cuillers, attendit quelques instants, apporta les deux breuvages, les déposa sur la table et retourna chercher le sucre qu'il avait oublié dans la cuisine.

- Tu as du nouveau, demanda-t-elle d'une voix tremblante, inquiète par avance de la réponse qu'il allait lui faire ?
- Oui, j'ai téléphoné, j'ai eu Marco, c'est bien lui qui a ton fils, il ne veut rien entendre, pas de négociations, il exige que tu rentres au bercail. Je lui ai dit que c'était exclu, il s'est mis en colère, une colère terrible, le téléphone tremblait, je lui ai répondu sur le même ton et je lui ai donné mon numéro de portable, je suis sûr qu'il va rappeler.

Au fur et à mesure que Dominique parlait, une angoisse incontrôlable s'installait en elle, une tristesse infinie voilait ses jolis yeux, elle n'avait plus le courage de lutter, elle ne reverrait peut-être jamais son bébé, son enfant, elle avait attendu patiemment, attendre encore s'avérait au dessus de ses forces. Elle prit soudain conscience qu'elle pourrait ne jamais retrouver ce petit bonhomme que Marco lui avait volé.

Soudain elle s'effondra, posa ses coudes sur la table, prit sa tête entre ses mains et laissa éclater sa peine, sanglots et larmes se bousculaient sur son visage ravagé par la souffrance. Toutes les peines du monde, toutes les misères de la terre semblaient s'être données rendez-vous dans ce corps de maman.

Dominique se leva, s'approcha de Linda, posa doucement une main sur son épaule, veux-tu te reposer, lui demanda-t-il tendrement, elle acquiesça de la tête, il la prit dans ses bras, elle mit la tête contre son épaule, les sanglots et les larmes redoublèrent, il la conduisit dans sa chambre, l'aida à s'étendre sur le lit, s'agenouilla auprès d'elle, il voulut prendre sur lui un peu de son fardeau, lui caressa longuement les cheveux, elle le laissa faire. Viens près de moi, lui dit-il, elle se sentait perdue, c'était son seul ami, le seul au courant de ses ennuis, elle se pelotonna contre lui, il s'imagina qu'elle s'abandonnait, qu'elle était consentante, il se fit plus pressant, sa main glissa des cheveux sur le visage, sur la gorge, sur la poitrine tandis que l'autre main glissait sur la jambe, sur la cuisse, il murmurait déjà des mots tendres, ses lèvres s'approchaient de son visage.

Subitement elle prit conscience de la situation, poussa un cri, se releva d'un bond, le repoussa violemment.
- Non Domi, pas ça, pas toi, tu es mon ami, mon seul ami, implora-t-elle les yeux à nouveau pleins de larmes.

Elle se rapprocha de lui, le prit par les épaules, le secoua comme pour lui faire entendre raison, le sortir de ses phantasmes. Domi, je t'en supplie, regarde-moi, je veux te garder près de moi, comme mon ami, mon grand frère.

Les larmes s'étaient arrêtées, elle avait retrouvé son calme, il comprit combien il s'était trompé sur les intentions et les véritables sentiments que Linda nourrissait à son égard.

Elle vit le rouge de la honte colorer son front, dépité, gêné, triste, elle eut mal pour lui, imagina la tempête immense qui devait s'agiter dans sa tête.
- Viens t'asseoir lui dit-elle, je veux te parler.

Avec une infinie douceur elle l'entraîna dans la salle de séjour, ils s'installèrent dans les fauteuils confortables de la pièce.
- Je ne veux pas d'équivoque, je veux que tout soit limpide dans nos relations, commença-t-elle, quand nous nous sommes quittés il y a un an, nous avons pris des directions différentes, il n'est pas question de revenir sur nos décisions. Jamais je n'oublierai tout ce que tu as fais pour moi, tu m'as ramassée dans la rue, alors que ma famille m'avait jetée à la porte, tu m'as redonné le goût de vivre, nous avons fait un bout de chemin ensemble, tu m'as aimée, peut-être m'aimes-tu encore, mais moi Domi, j'ai besoin de passion pour vivre.
Je t'en supplie Domi dit-elle en lui prenant la main, reste mon ami, mon grand frère, mon confident, je veux te garder auprès de moi mais ne me demande pas plus.

Il l'écoutait, mais ne l'entendait pas, il avait envie d'embrasser ses lèvres pour arrêter le flot de paroles qui lui faisait si mal.

Elle plongea son regard dans le sien et vit dans le fonds de ses yeux le combat qu'il livrait contre lui-même, et elle décida de l'aider, as-tu songé à Sonia dit-elle, vous avez formé des projets, tu ne voudrais pas la décevoir, lui faire du mal, et je crois qu'elle t'aime.

Elle eut l'impression qu'il comprenait, qu'il reprenait son équilibre, alors pour en finir elle lui parla du jeune homme, Julien, de leur rencontre, de son émoi, de la naissance d'un amour auquel elle ne s'attendait pas, de l'imbroglio dans lequel elle s'était mise en se faisant passer pour Sylvie.

C'en était trop, il avait besoin de se reprendre, d'assimiler tout ce qu'elle lui avait dit, il se leva, s'excusa, l'embrassa et, sans dire un mot, quitta la maison.

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