10.09.2008

Et si le bonheur....26

Non, Dominique ne pouvait pas accepter d'être rejeté par Linda, par cette femme qu'il admirait, qu'il aimait de tout son être, par-dessus tout, à la folie. Son retour dans sa vie, ce n'était pas le fait du hasard, c'était bien le destin qui les avait rapprochés pour ne plus jamais les séparer. Il en était convaincu, Linda se trompait, mais elle le reconnaîtrait un jour, il en était certain, il suffisait de forcer les événements.

Il voulait la reconquérir, pour cela il retrouverait son bébé, il le lui rendrait, elle ne pourrait pas refuser de se donner à lui, d'être enfin sa femme, il remporterait ce challenge, il en était capable, il ferait plier Marco, il en avait les moyens.

Il arriva à l'hôtel, passa devant Sonia, sans lui parler, sans la regarder, s'enferma dans son bureau, réfléchit longuement, les yeux fermés, dans le silence le plus total.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, sa décision était prise, la partie de poker allait commencer, il avait un beau jeu en mains, il appela Marco sur son portable.

Sonia était soucieuse, elle constatait chaque jour le changement d'attitude de Dominique à son égard, morose, taciturne, il ne lui adressait presque plus la parole, il s'absentait de plus en plus, rentrait fort tard dans la nuit, ne s'intéressait plus à la marche de l'hôtel dont la conduite reposait entièrement sur ses épaules.

Mais Sonia était une femme de tête, elle veillait au grain, comme un bon capitaine elle savait lire la météo, anticiper la tempête. Elle avait pris deux mesures qu'elle avait jugées essentielles, un micro placé dans le bureau de Dominique et un détective privé pour la protection et la surveillance de celui-ci.

Elle sut ainsi qu'il devait retrouver un certain Marco, elle crut reconnaître la voix de l'individu à qui elle avait donné l'adresse de Linda, ce fut loin de la rassurer, elle fit part de ses soupçons à son détective.

Une autre information importante, grâce au micro placé dans le bureau, lui fut communiquée, Dominique devait rencontrer Marco, le lendemain soir à Bourges à l'hôtel du Berry, place de la gare.

Sonia allait peut-être savoir ce qui se tramait à son insu, elle ne pouvait pas continuer à vivre de cette façon, elle regrettait les méthodes employées, mais sa vie, sa situation, son amour, son avenir, celui de l'hôtel, tout cela était en jeu, alors les méthodes, elle les balaya d'un geste de la main, qui veut la fin veut les moyens se disait-elle, elle se sentait capable de mener le combat parce qu'elle aimait Dominique et qu'elle lui gardait, malgré tout, sa confiance.

Au même moment, à près de mille kilomètres de là, dans les premiers contreforts des alpages, se jouait un autre destin, celui d'un mafieux en cavale, le destin de Marco.

Il se débattait Marco, comme un diable dans un bénitier, il savait que le temps lui était compté, il fallait faire vite, liquider rapidement les casseroles qu'il traînait aux fesses.

Il lui faudrait lâcher du lest et négocier. C'est dans cet état d'esprit qu'il venait d'accepter de rencontrer à Bourges l'émissaire de Linda.

Ce même jour tous les acteurs de ce drame semblaient se mettre en ordre de marche, comme s'ils se préparaient à livrer une dernière bataille.

Le motard venait de recevoir un ordre téléphonique de José qui semblait avoir pris les rênes de l'organisation, de rentrer de toute urgence, pour une nouvelle mission.

Cet ordre l'avait surpris alors qu'il se trouvait dans les bras de la patronne de l'hôtel.

Elle le couvait, le protégeait depuis qu'il était rentré dans la nuit précédente.

Elle était seule, à la réception, il s'était avancé pour prendre sa clé, il marchait comme un somnambule, les yeux hagards, elle avait pensé qu'il avait bu mais lorsqu'il s'était approché avait vu d'énormes tâches de sang sur la combinaison. Elle pensa tout d'abord à un accident mais lorsqu'elle ne constata pas de blessures apparentes, elle eut peur, compris qu'il s'était passé quelque chose de plus grave.

Elle n'avait posé aucune question, du reste il n'aurait pas répondu.

Elle avait tout simplement pris soin de lui tout en lisant la rubrique des faits divers dans le journal local.

Elle ne vit rien et maintenant il venait de lui dire qu'il avait reçu l'ordre de partir, les adieux furent électriques et déchirants entre ces deux êtres passionnés.

Julien était resté très longtemps à repasser dans sa tête les événements de la matinée, heureux le matin malheureux l'après-midi, pourquoi avait-il eu si mal ?

Qui était cet homme qu'il avait vu pénétrer chez Sylvie ?

Il hésita très longtemps, comprit que ça ne pouvait pas durer, il voulait voir Sylvie, lui parler et puis il aviserait. Quelque chose lui disait que tout n'était peut-être pas perdu, il fallait qu'il en ait le coeur net. Il se leva, et quelques minutes plus tard il sonnait à la porte de Sylvie.

A trois reprises il osa appuyer sur le bouton de la sonnette, dès qu'il la vit il comprit qu'elle avait de la peine, son visage chiffonné, l'humidité de ses yeux clairs traduisaient toute la
Souffrance qui habitait son être.

Un pâle sourire éclaira un instant son visage, il lui renvoya son sourire, posa doucement ses deux mains sur ses épaules, il voulut l'embrasser, elle détourna légèrement la tête comme si elle refusait, mais il comprit qu'elle voulait cacher les larmes qui perlaient à ses yeux.

Quel était cet homme qui se permettait de lui faire du mal ? Qui avait assez d'emprise sur elle pour lui faire autant de peine ?

Elle le prit par la main, viens lui dit-elle faiblement, en l'entraînant vers la salle de séjour, elle se retourna, plongea son regard dans le sien, ne put se contenir plus longtemps, s'effondra en pleurs entre ses bras.

Il la retint longtemps contre lui, laissa les larmes se tarir d'elles-mêmes, il la tenait contre son coeur et ça suffisait à son bonheur.

Lorsque la tempête se fut apaisée, que le sourire fut revenu sur ses lèvres, elle le fit asseoir dans le canapé, s'installa près de lui, je n'en peux plus, lui dit-elle, il faut que je te parle, je te dois la vérité.

Il eut peur tout à coup, peur des phrases qu'elle allait prononcer, peur de cette vérité, peur de voir son rêve finir avant même que d'avoir commencé.

Elle commença :
- Je suis à Royan depuis quelques jours seulement, je venais de Paris en stop et je t'ai menti, elle hésita un instant, le vit suspendu à ses lèvres, elle poursuivit, je t'ai affreusement menti, je ne m'appelle pas Sylvie, je m'appelle Linda, Linda Ballard.

Il se leva d'un bond, lui coupa la parole.

- Attends, lui dit-il incrédule, attends, tu t'appelles Linda, réellement Linda et tu viens de Paris, il ne pouvait le croire, alors c'est toi, c'est bien toi la Linda que je cherche ?

Ce fut au tour de Linda de ne rien comprendre. Comment ce garçon, parfaitement inconnu, il y avait quelques heures, pouvait-il la chercher et pourquoi, Marco, se dit-elle avec effroi, il m'a retrouvée, elle se fit toute petite, aurait voulu disparaître, se trouver à cent lieues sous terre. Il vit sa panique, la rassura d'un geste de la main, manifestement, tous les deux ils avaient besoin d'explications.

Alors ils se racontèrent, la fin de l'après-midi et la nuit entière n'y suffirent pas, ils se racontèrent l'histoire de leur enfance, leurs rêves déçus, ils se racontèrent leurs désirs, l'enfant volé et retenu loin d'elle, la peur au ventre, les insomnies, la douleur d'avoir perdu une partie de soi-même, la grand-mère, son agression, le désir de comprendre, les quarante euros subtilisés, empruntés, rectifia-t-elle aussitôt en éclatant d'un rire communicatif.

Au loin le chant d'un coq annonça un jour nouveau. Pendant cette nuit ils avaient pris toutes leurs peines, leurs souffrances, leurs joies et leurs désirs, leurs rêves aussi, les avaient malaxés, remués secoués dans tous les sens, et de ce cocktail, ils en étaient sûrs, il en résultait le début d'une belle histoire d'amour.

Et pourtant, rien n'était résolu, tout était encore à construire, ils y voyaient simplement un peu plus clair, se sentaient un peu plus forts, pour l'instant c'était tout.


Le soleil, encore chaud dans le ciel, rendait la marche pénible. Marco descendait de sa planque vers le village de Sorgues, sa voiture, ou plutôt celle de son demi-frère, l'attendait sur le parking de la place du marché. Deux heures à crapahuter dans la caillasse, à travers la carrière abandonnée, le long du torrent qui drainait les eaux provenant de la fonte des neiges, dans la garigue et les buissons de romarin.

Enfin il arriva au terme de son voyage pédestre, il aperçut la voiture, elle était là où il l'avait laissée la veille, devant la vitrine du café des sports, où les glaces qui l'encadraient lui renvoyèrent son image.

Il eut un sursaut, il était méconnaissable, une barbe noire et fournie, des cheveux longs tombant sur les épaules, un chapeau de feutre gris et délavé, une houppelande comme les bergers du coin et pour compléter la silhouette des lunettes noires et un sac à dos.

Il appuya sur son biper, déverrouilla les portes, s'installa au volant, lança le moteur, laissa chauffer quelques instants, sortit du parking, il était gratuit, mit son clignotant et s'engagea sur la chaussée.

Avant de se propulser à Bourges il voulait se rendre discrètement dans son bureau de la discothèque pour y prendre certains objets qui lui étaient personnels.

Il arriva à Aix à la tombée de la nuit, il traversa la ville, passa devant la discothèque, tout semblait calme et tranquille, elle n'ouvrirait que dans quatre ou cinq heures, il avait largement le temps d'effectuer sa visite.

Il trouva un stationnement discret, dans une rue tranquille à proximité de l'impasse et de la porte secrète, il descendit bloqua les portières, avança prudemment, les yeux et les oreilles aux aguets.

Il allait pénétrer dans l'impasse, il s'arrêta net, il venait d'entendre un bruit, léger, à peine perceptible, un frôlement, comme si quelqu'un marchait sur du carton, sans faire de bruit il s'aplatit contre le mur, tendit l'oreille, écouta longuement.

Protégé par le feuillage qui montait le long du mur il était invisible dans la nuit. Manifestement il y avait du monde dans la ruelle, était-ce pour lui ou étaient-ce des clochards qui avaient élu domicile dans les cartons qui jonchaient le sol ?

Il ne connut pas la réponse, ne voulut pas risquer sa vie, il décrocha lentement, sans aucun bruit, retourna près de sa voiture et prit la route directe de Bourges. Je dormirai au gré de mon humeur, se dit-il, comme s'il avait voulu se donner l'impression de partir en vacances.

Les vacances, Marco ne savait pas ce que c'était, toute sa vie il s'était battu pour vivre, né au Brésil dans la banlieue pauvre de Buenos-Aires, il avait connu dès son plus jeune âge la misère des favelas et des rues de la capitale.

Chef de bande, redoutable et redouté, il avait gravi tous les échelons de l'école du crime, avait joué avec sa vie et avec celle des autres.

Emigré en France à dix-huit ans, via l'Espagne, il s'était fixé à Marseille, avait reconstitué une bande de jeunes compatriotes, écumé toute la région, hold-up dans les banques, vol de semi-remorques, drogue et prostitution à petite échelle, jamais pris ni inquiété, tous ces faits d'armes constituaient sa carte de visite lorsqu'il fut remarqué par la mafia et mis à la tête de l'organisation du sud de la France.

Il avançait en direction de Clermont-Ferrand, la nuit était profonde, le faisceau des phares, parfaitement réglés balayait le ruban grisâtre de l'autoroute, la vitesse 125 km le rassurait, il ne voulait pas laisser de traces et ne pas être accroché par l'un des nombreux radars installés depuis peu.

La voiture avançait, le bruit régulier du moteur le berçait, mais il n'avait pas encore envie de dormir, il ne pouvait pas s'empêcher de réfléchir.

Il songeait à ses dernières années passées à la tête de l'organisation, il était pénard, disposait d'un immense pouvoir, comment avait-il pu être aussi con, s'enticher de cette Linda responsable de tous ses déboires.

Le trafic d'armes qu'il avait instauré le préoccupait beaucoup, pourquoi avait-il voulu instaurer ce trafic contre les directives du boss, pas par appât du gain, sa fortune était considérable répartie dans plusieurs paradis fiscaux. Il se demandait encore si le montagnard avait suivi ses instructions, s'était débarrassé de la dynamite et des armes encore détenues dans les galeries de son site. Si seulement José n'y avait pas fourré son nez, il lui en voulait à José, cet ambitieux qui ne pensait qu'à prendre sa place et qui intriguait auprès du boss.

Parviendrait-il à reprendre la main ?

Il regarda l'heure à l'horloge de la gare il était quatre heures ils venait d'arriver à Bourges. Il le gara sa voiture le long du trottoir en face de l'hôtel du Berry il laissa dans la voiture sa houppelande qu'il échangea contre la veste de velours côtelé négligemment posée sur le siège arrière, il prit son sac à dos, ferma les portes traversa la rue, pénétra à l'hôtel, prit une chambre, demanda de ne pas être dérangé et se dirigea vers les ascenseurs.

Le second service du repas de midi allait prendre fin lorsqu'il apparut dans la salle à manger de l'hôtel.

Il réussit, malgré l'heure tardive à se faire servir un léger repas. Il avait bien dormi, se sentait en pleine forme, son après-midi était libre, il décida de visiter la ville.

Il quitta l'hôtel, par l'avenue de la gare, gagna rapidement le centre ville, la rue Moyenne qui le conduisit à la cathédrale, superbe monument de style gothique des XIIe et XIIIe siècles, dont les cinq portails et la tour de beurre sont célèbres dans le monde entier.

Mais Marco n'était pas un amateur de monuments historiques, c'était dommage. Il passa donc devant le palais Jacques coeur et devant bien d'autres trésors, qu'il serait fastidieux de détailler, ici sans se douter de leur valeur historique.

Il était dix-sept heures lorsque Dominique pénétra dans l'hôtel.

Il se présenta à la réception, demanda une chambre pour la nuit, déposa, dans le coffre de l'hôtel, une grande enveloppe ne portant aucune indication sur le dessus.

Il monta immédiatement dans sa chambre, il avait le temps, l'heure du rendez-vous était fixée à vingt heures.

Au cours du voyage une idée machiavélique avait pris corps dans son cerveau, il lui fallait réfléchir, récupérer l'enfant, pour le rendre à Linda, c'était le but de son déplacement et s'il était certain de réussir, il n'était pas très sûr qu'elle accepterait de bonne grâce de devenir sa femme, mais plus il retournait l'idée folle qu'il avait eue, plus elle prenait corps. Ne dit-on pas que l'amour rend fou ?

Dès qu'ils s'aperçurent dans la salle de restaurant ils se reconnurent sans avoir arboré le moindre signe distinctif. Leurs regards, en se croisant, s'étaient immédiatement trouvés.

Ils ne se serrèrent pas la main, ce n'était pas des amis, mais des adversaires.

La salle occupait toute la surface de l'hôtel, elle était divisée en petits boxes pouvant y recevoir chacun de deux à huit convives. Une jeune femme les installa à une table de quatre personnes, leur remit la carte des menus et retira deux couverts. Les tables étaient séparées entre elles par des bacs en bois, garnis de plantes vertes de différentes essences qui assuraient une certaine intimité.

Très vite les tables furent occupées et le ronronnement des conversations prit le dessus sur la musique de fond doucement diffusée par l'hôtel.

Machinalement, ou plutôt par habitude, Marco jeta un regard autour de lui, les trois tables qui entouraient la leur étaient occupées par des personnes seules, des hommes, des voyageurs de commerce, sans doute. Il fut rassuré, pas de pièges pensa-t-il, quant à Dominique il n'avait aucune raison de craindre quoi que ce soit, personne ne savait où il était, et pourtant...

La conversation s'engagea après le premier apéritif, elle s'anima au second et ils se tapèrent dans la main, en signe d'accord lorsque, à leur demande on leur apporta le champagne.

Ils se retirèrent, dans leur chambre respective, Marco soulagé, il s'en sortait à bon compte, bien sûr il restituait le gosse, mais il récupérait les papiers compromettants. De plus, il s'était vengé de Linda, de l'affront qu'elle lui avait fait subir et qu'il n'avait pu pardonner, dans le milieu ça ne se fait pas, il venait de la vendre, à son prétendant comme une vulgaire prostituée, une pute voulant reprendre sa liberté.

De son côté Dominique jubilait, non seulement il allait rendre l'enfant à Linda, qui ne pourrait que lui en être reconnaissante, mais il avait maintenant des droits réels sur elle, il l'avait rachetée au milieu contre la coquette somme de 500.000 €. Maintenant elle lui appartenait, mais il savait qu'elle pouvait encore ne pas accepter, n'avoir aucune reconnaissance, n'était-elle pas amoureuse par ailleurs ? Alors il avait passé avec Marco un marché diabolique, ce dernier ferait pression auprès de Linda en lui laissant entendre qu'elle ne reverrait son bébé qu'après son union avec Dominique.

Enfin, dernier terme de l'accord, les parents de Linda étaient déchargés de tout versement d'argent.

L'échange eu lieu le lendemain matin, la remise de la somme également. Marco récupéra les papiers sensibles et Dominique eut le plaisir de prendre à bord de sa voiture le petit Paul, l'enfant de Linda.

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