17.09.2008

Et si le bonheur....31

Epilogue




C'est toujours très difficile de dire ce que sont devenus les personnages d'un roman, on n'a pas souvent le recul nécessaire et l'évolution d'une situation est parfois trop rapide.

Essayons malgré tout.

Julien et Linda mirent à profit le mois de décembre pour préparer leur mariage. La maman et la grand-mère de Julien y assistèrent.

La surprise de Linda fut immense et d'une grande intensité lorsqu'elle vit arriver ses parents quelques instants avant la cérémonie, son père voulant absolument la conduire à l'église.

C'était le cadeau de Julien auteur du rapprochement avec les parents qui sans se l'avouer n'attendaient que cela.

Le mariage fut célébré à Royan, le 24 décembre, en toute intimité et le repas eut lieu dans les grottes de Matata ouvertes pour la circonstance.

Ils rentrèrent à Paris avec le petit Paul et s'installèrent avenue du Maine chez la grand mère de Julien. Julien prit son service à Libé dès le début de la nouvelle année.

Dominique fortement perturbé par les événements fut admis en hôpital psychiatrique, il y séjourna deux ans, retrouva son hôtel tenu et développé pendant son absence par Sonia qu'il épousa à sa sortie, ils eurent coup sur coup, deux enfants, deux superbes fillettes.

Les événements d'Aix furent relatés par tous les journaux, 12 morts, dont José et Marco, et 65 blessés, ça laisse des traces et provoque des traumatismes. L'affaire était complexe, la recherche des responsabilités fut longue et difficile, la presse en fit état pendant quelques jours puis à chaque anniversaire et, suivant le vieil adage : l'actualité chasse l'actualité, on n'en parlera sans doute plus qu'au moment du procès.

Ce qui est sûr c'est que le réseau fut démantelé mais que la consommation de drogue, la prostitution et l'arrivée des clandestins sur le sol national, n'ont fait que se développer.

On ne sut jamais rien du couple à qui le petit Paul avait été confié.

Le corps d'Hélène fut retrouvé, identifié et rendu à ses parents. Son voeu avait été exhaussé, elle était rentrée chez elle et eut droit à des funérailles décentes.

On ne retrouva jamais cette jeune femme dont le corps avait été jeté par dessus les rochers par le motard aux grottes de Matata. On retrouva sa voiture sur la place de l'église, la mer, dans sa grande mansuétude, ne voulut pas imposer à son mari et à ses enfants la douleur de découvrir la légèreté d'un être cher qui avait payé, de sa vie, un instant d'inconscience.



FIN

16.09.2008

Et si le bonheur....30

Linda prit l'initiative de quitter la maison mise à sa disposition par Dominique. Elle ne voulait plus rien avoir à faire avec lui, ne plus rien lui devoir, ne plus le rencontrer, bien lui faire comprendre que mariage ou non il n'était plus rien pour elle. Sans en avoir l'absolue certitude, elle était convaincue qu'il s'était entendu avec Marco et ça elle ne pouvait l'accepter et, à plus forte raison, le pardonner.

Ce fut Dominique qui se chargea du dossier devant être déposé en mairie, ainsi que de la publication des bans. Julien serait le témoin de Linda, celui de Dominique devait être un ami d'enfance, sommelier dans son restaurant.

Pendant les quinze jours nécessités par la réunion des documents officiels et le délai fixé par la loi pour la publication des bans, Linda refusa obstinément d'avoir le moindre rapport avec Dominique.

Ce dernier ne désespérait pas de retourner la situation à son avantage. Il serait prévenant, plein de gentillesse, attentif à ses moindres désirs, elle finirait par comprendre que son avenir était bien auprès de lui, il espérait beaucoup conquérir le coeur du petit Paul et certainement au-delà, le coeur de sa maman.

Il y avait un risque, un risque sérieux, il le savait bien, c'était qu'elle refusa d'habiter avec lui.

Il rejetait cette pensée, que ferait-il si elle décidait, après la cérémonie de ne pas le suivre, il refuserait de lui rendre l'enfant ? C'était insensé, elle ne savait pas qu'il était chez sa mère, il la tuerait et il se tuerait, non, il ne s'en sentait pas le courage, son esprit vacillait et il s'interdisait de penser.

Le jour de la cérémonie arriva enfin. Le temps était gris et triste comme l'était le coeur de Linda. Cette parodie de cérémonie lui déchirait l'âme. Une seule consolation, la présence de Julien à ses côtés, combien elle aurait été heureuse si elle avait été au bras de son amour. Pour l'instant elle ne voulait que penser à son fils qui lui serait rendu dès demain, Marco l'avait promis et sa parole valait tous les écrits du monde.

Ils arrivèrent à pied à la mairie en deux groupes séparés, ils durent attendre quelques instants dans la salle des pas perdus que la cérémonie d'un autre mariage soit terminée. Un silence lourd et pesant, aussi triste que le temps, succéda au doux charivari de la réunion précédente.

Un huissier vint les chercher, les fit entrer, les précéda et leur indiqua leur place respective, face à l'officier d'état civil qui devait prononcer leur union. Les portes de la salle des mariages étaient, comme le veut la loi, ouvertes au public.

L'adjoint au maire, c'était lui qui officiait ce jour-là, prit des documents entre ses mains, il allait commencer la lecture des articles du Code civil, soudain, une voix, du fond de la salle, brisa net son élan.

- Dominique, mon fils, arrête, je t'en prie la voix était tremblante mais forte, ce n'était pas un ordre mais une supplication, elle résonna comme un roulement de tambour dans cet immense espace.

Dans un même mouvement tous les regards se tournèrent en direction de la voix, deux femmes tenant un enfant par la main se tenaient entre les deux battants de la porte restée ouverte. On entendit alors le cri déchirant et simultané, de deux êtres, un petit enfant et sa maman qui se retrouvaient après s'être perdus.

Linda, incrédule, la joie au ventre, incapable de bouger, ouvrit les bras, le petit Paul, courant de toute la vitesse de ses petites jambes, vint se jeter dans les bras qui se tendaient vers lui.

Dominique s'était effondré sur l'une des chaises les yeux perdus, l'esprit en déroute, n'y comprenant rien, vit ses rêves se briser, il prit soudain conscience de ses erreurs, il eut peur de la prison, de sa vie brisée, il ne put retenir ses sanglots, sa maman et Sonia s'approchèrent avec des gestes tendres comme s'il avait été un enfant, le prirent par le bras et quittèrent la salle sans se retourner.

C'était au bras de Julien que Linda quitta cette salle maudite avec dans les bras ce cadeau inespéré qu'elle avait cru ne jamais revoir. Elle n'était peut-être pas mariée, pas encore du moins, mais elle conservait tous ses rêves, tous ses espoirs intacts.

Elle eut une pensée émue pour ses parents et dit à Julien combien elle aimerait avoir de leurs nouvelles, combien elle trouvait pesant et absurde ce silence, qui avec le temps devenait définitif parce que personne n'osait le rompre.

Ils rentrèrent sans s'attarder à la maison, ils installèrent deux fauteuils face à face dans leur chambre pour servir de lit au petit Paul, demain ils iraient choisir un lit plus confortable et ils s'en réjouissaient.

La journée avait été rude, éprouvante, ils ne savaient pas encore qu'elle était loin d'être terminée.

On sonna à la porte, Julien alla ouvrir, Sonia était devant lui, il ne la connaissait pas, Linda l'avait aperçue le jour de son arrivée à Royan. Elle leur demanda de la recevoir mais leur dit-elle, je vous dois des explications sur mon attitude dans cette affaire.

Elle entreprit de leur raconter combien elle avait été malheureuse de voir Dominique se détacher d'elle depuis l'arrivée de Linda, la jalousie morbide qui l'avait minée au point de lui faire commettre une vilaine action, qui aurait pu avoir de graves suites, elle avait donné l'adresse de Linda. Elle raconta le micro, le détective qui lui avait permis de connaître les agissements de Dominique, de déjouer ses plans et de convaincre sa maman de restituer l'enfant.

Linda l'avait écouté en silence, tout s'éclairait maintenant, elle avait enfin devant elle cette femme qu'elle avait détestée et dont le fonds n'était pas si mauvais. Elle songea qu'elle pourrait peut-être, un jour devenir son amie.








Au moment même où Sonia effectuait sa confession, à mille km de là, à Aix-en-Provence, d'autres événements dramatiques que d'aucuns se plairont à nommer justice immanente, se manifestaient implacablement. Mais ce ne fut que le lendemain que la presse nationale en fit ses premières pages.

Après quinze jours d'absence, José retrouvait sa chère discothèque.

Une tournée en Amérique du sud puis en Afghanistan, l'avait éloigné provisoirement de la direction du groupe.

L'intérim ayant été confié à Manu, le chéri de ces dames.

Aujourd'hui c'était donc un jour de fête, le retour du patron et pour que la fête soit complète José avait convoqué tous ses lieutenants.

La discothèque devait ouvrir ses portes au public à 22 heures, José arriva bien avant l'heure, il était seul, traversa la grande salle avec ses canapés et ses tables, l'immense piste de danse dont le plafond, imposant caisson lumineux était soutenu par de nombreux poteaux décoratifs donnant à l'ensemble l'aspect insolite d'une forêt fantasmagorique. Il était passé devant l'imposant et magnifique bar et ses nombreux tabourets coiffés de cuir rouge, alignés comme à la parade.

Tout était calme, bientôt ce serait la fiesta, le bruit, la musique, les rires et les cris, la lumière éclatante, colorée, aveuglante, fusant de toute part, les boules étincelantes, tournoyantes, rythmées par la musique aux mains des DJ les plus jeunes et les plus doués de toute la région. Et la foule, jeune, bruyante, qui viendrait se perdre, se noyer, se dissoudre dans le bruit, la musique et la fureur de vivre, dans l'oubli de ses angoisses, de sa véritable condition humaine, à la recherche d'une âme soeur.

Il alla s'installer dans le bureau, il était de retour au bercail, dans le silence de la pièce, il laissait sa mémoire faire le point des affaires prioritaires dont il aurait à traiter les jours prochains,
Et parmi celles-ci il y avait la situation de Marco.

Aux dernières nouvelles il se baladait toujours dans la nature, le motard qui l'avait eu en permanence au téléphone n'avait pas repéré l'endroit où il aurait pu se planquer.

C'était bon signe, José était presque certain que Marco avait quitté la France. Personne ne pouvait plus lui disputer la place qui était la sienne à la tête du groupe. Le boss serait satisfait.

Il y eut des bruits qui commencèrent à percer le silence de la salle. José reconnut le barman et les serveuses riant à gorge déployée, c'est bon se dit José, il y aura de l'ambiance cette nuit. Puis
S’éveilla dans le bureau le rythme d'une musique d'ambiance qui servait d'ouverture. La soirée commençait vraiment.

Trois hommes entrèrent dans le bureau, le motard et les deux gros bras qui avaient planqué, sans succès, dans l'impasse, il leur demanda d'assurer sa protection en se tenant dans le couloir d'accès, ne laissant entrer que ses lieutenants quand ils se présenteraient, le motard restant auprès de lui.

José consulta sa montre, minuit. Les salles de cinéma et de spectacle étaient maintenant fermées et la foule devait être en piste.

Soudain, un bruit inhabituel se fit entendre, un glissement, un frottement, comme un meuble que l'on traîne sur le sol, il parvint aux oreilles de José, c'était derrière lui, il se retourna brusquement, son visage se figea, devint livide, accusant la surprise et la peur qu'il avait du mal à dissimuler. Un trou béant s'était ouvert dans la bibliothèque, libérant un accès et dans l'encadrement de cette ouverture, se tenait un homme, un revenant, Marco, une arme de gros calibre dans la main droite.

D'un prodigieux coup de reins José fit un roulé-boulé tout en dégainant son arme, les deux armes crachèrent en même temps en une formidable explosion se répercutant jusque sur la piste de danse.

José et Marco s'affaissèrent en même temps, le motard eut juste le temps de retirer sa veste, libérant les armes de guerre qu'il portait toujours sur lui.

La porte du bureau vola en éclat, les deux gros bras apparurent arme au poing dans l'encadrement, pas le temps de réagir, le motard, d'une rafale de mitraillette les cloua au sol.

Dans un court moment de répit, le motard s'approcha du corps de José, le poussa du bout du pied, il bascula sur le dos, inerte, les yeux grands ouverts, une large tâche rouge s'élargissait au niveau du coeur, José avait cessé de vivre.

Marco, inanimé, respirait encore, une profonde blessure à la cuisse droite d'où s'échappait par saccade, des jets de sang imprégnant la moquette. Il fallait un garrot, il avait apprit ça, n'avait-il pas été cité à l'ordre du régiment pour avoir sauvé son lieutenant victime de la même blessure en opération commandée.

Comme dans l'armée il fit une solide ligature à son chef inanimé, comme là-bas de l'autre côté de la terre, il chargea le corps sanglant et toujours inanimé, sur son épaule.

Un immense cri d'horreur et d'effroi parcourut la foule lorsqu'il déboucha sur la piste de danse portant sur l'épaule son fardeau sanglant.

Hébété, les yeux hagards, cherchant vainement le poste de secours, il allait en tous sens, ne comprenant rien à rien, suscitant la panique dès qu'il s'approchait d'un groupe terrorisé.

Et ce bruit, ces cris, cette musique qui résonnait dans sa tête, il fallait faire cesser tout ça.

Il renversa une table, comme pour établir une barricade, une protection, déposa derrière celle-ci le corps qu'il croyait être celui de son lieutenant, il devait faire cesser ce bruit, éteindre les projecteurs, se dégager de cet encerclement qui l'étouffait, le prenait à la gorge.

Tout bascula dans sa pauvre tête, d'un coup, comme ça, comme provoqué par un battement d'aile de papillon sur un ancien théâtre d'opération, là-bas, de l'autre côté de la planète

Posément, d'un geste sec, il introduisit dans son arme automatique un autre chargeur, la panique redoubla dans la foule encore présente, se ruant vers les sorties, se poussant, se bousculant, piétinant les corps tombés à terre et les râles mêlés aux cris de peur et de détresse qui n'en finissaient pas.

Se dégager, arrêter ces bruits et ces cris, cette musique, cette lumière qui lui brûlait les yeux. Alors, plus de contrôle, la fureur, la volonté de se battre, de vaincre. Il tira, tira, tira furieusement, sur les lumières qui explosaient dans un arc électrique puissant projetant à l'entour une pluie dévastatrice de débris de verres.

Il tira sur la cabine de la sono, fit exploser les baffles, mais les cris de la foule ne cessaient toujours pas.

Il tira sur tout ce qui bougeait, il était dans son élément, la jungle, les forêts tropicales, l'ennemi était partout et lui, bien installé dans son délire, courrait, se retournait, sautait par dessus les tables, tournait, virevoltait et tirait, ne s'arrêtant que quelques instants pour recharger son arme.

Au dehors l'animation était à son comble, prévenues par un coup de fil anonyme, les forces de police avaient établi un périmètre de sécurité, bientôt rejointes par les services d'incendie et les services de santé accompagnés des ambulances, puis les autorités prirent en mains la situation.

Les badauds s'agglutinaient à la limite du cordon de sécurité cherchant à savoir ce qui se passait, interpellant les forces de police, pétrifiés autant par le froid qui apparaissait aux portes de l'hiver, que par le manège incessant des ambulances.

Un car complet de forces de police, armées, cagoulées, firent leur apparition et sans bruit se répartirent près des points stratégiques sous les yeux admiratifs mais inquiets de la foule.

Les cris et les hurlements ne cessaient toujours pas, le motard aperçut soudain, dans la nuit tombée sur cette salle, des ombres qui bougeaient derrière le bar, il saisit l'une des grenades fixée à sa ceinture, la dégoupilla et dans un geste de fureur la jeta sur l'étalage des alcools.

Il se jeta à terre pour résister au souffle puissant de l'explosion, les flacons éclatèrent libérant leur contenu, une flamme jaillit tout à coup, le bar ou ce qu'il en restait, ne fut bientôt plus qu'un immense brasier, les flammes se propageaient à une vitesse folle. Il voulut s'échapper, fuir cette fournaise, il revint sur ses pas, fonçant vers le bureau et sa porte secrète, encore quelques mètres, il lâcha ses armes, tendit les bras comme pour recevoir à pleins poumons cet air frais qui venait du dehors, il allait réussir mais à la sortie dans l'impasse, des hommes cagoulés, les forces de police, l'attendaient l'arme au poing.

Désespéré, pris au piège il saisit sa dernière grenade, la dégoupilla mais n'eut pas la force de lancer, une rafale d'arme automatique le cloua au sol.

La grenade explosa dans ses mains ne faisant pas d'autres victimes, son corps disloqué projeté dans la ruelle conserva son mystère, qui était cet homme, d'où venait-il ?

13.09.2008

Et si le bonheur....29

C'était un jour comme les autres, plein de promesses, un soleil radieux chauffait la plage, l'air était vif et frais, Linda, amoureuse, le coeur remplit d'un bonheur auquel elle aspirait de toutes ses forces, ouvrait ses volets à la lumière du jour. La joie se lisait sur son visage, même si au fond des yeux se cachait toute la tristesse d'une maman privée de son enfant.

Depuis l'avant veille, Julien ne l'avait pas quittée, depuis qu'ils s'étaient amoureusement découverts, qu'ils s'étaient aimés, dans la pinède de la grand côte, ils étaient restés ensemble, heureux de se connaître, de faire, en parfaite communion, de corps et de coeur, le merveilleux apprentissage de l'amour.

Ils avaient passé une partie de la journée d'hier à parcourir la ville, à faire quelques emplettes, à se perdre et à se retrouver, insouciants et heureux comme des adolescents en vacances, libérés de l'emprise des parents et faisant fi des interdits.

Ils avaient beaucoup parlé de leur jeunesse, de leurs parents, de leurs études, elle lui avait dit ses erreurs d'adolescente, sa fugue, la rupture grave et totale avec ses parents, son bébé le petit Paul, la place qu'il tenait dans sa vie, son absence, son désir de le retrouver, les démarches engagées par Dominique.

Il lui avait dit tous ses rêves, son désir de fonder une famille, avec elle si elle voulait bien de lui, en souriant, en guise d'acquiescement, elle lui offrit ses lèvres humides et chaudes dans un long et tendre baiser.

Il parla de l'avenir, du petit Paul, de son désir de le reconnaître et de l'adopter, là, son coeur de mère se brisa, elle fondit en larmes, se précipita dans ses bras, et lui offrit toute une série de baisers passionnés.

Suivi de leurs cris stridents, un vol de mouettes toutes blanches traversa le ciel sans nuage fonçant vers la mer, vers les bateaux de pêche qui rentraient au port. Linda frissonna.

Elle referma la fenêtre, ce jour s'annonçait aussi beau, aussi plein de bonheur que les deux jours précédents, rien pensait-elle ne pouvait assombrir cette joie, cette lumière qui irradiait tout son être.

Julien s'était absenté, il avait quelques démarches à accomplir et devait passer mettre un peu d'ordre dans la maison familiale désertée pour venir se nicher dans les bras de Linda.

On sonna à la porte d'entrée, étonnée par le retour si rapide de Julien, souriante, elle ouvrit la porte. Ce n'était pas son amour, son sourire disparut, c'était Dominique, un sourire au coin des lèvres. Elle ne sut pas pourquoi, toute sa bonne humeur disparut d'un coup, son visage se figea, soudain cet homme qui avait été son ami lui apparut comme le messager du malheur.

Pourtant il souriait. Ils s'observèrent un instant, comme s'ils avaient voulu évaluer leurs forces, le silence était lourd, oppressant.

- Tu ne me fais pas entrer ? Lui dit-il d'un ton léger.

Elle hésita, elle aurait tellement voulu que Julien soit là, elle se souvenait de la tournure qu'avait prise leur dernière rencontre et du malaise qui s'était instauré entre eux, cependant ce face à face ne pouvait pas durer indéfiniment, et puis qui sait, il était peut-être porteur d'une bonne nouvelle.

Elle se décida.

- Entre, lui dit-elle en s'effaçant pour le laisser passer.

Elle se dirigea vers la cuisine, il la suivit, elle ne lui proposa pas de café qui pourtant filtrait goutte à goutte dans la cafetière fumante dispensant son arôme épicé et subtil dans toute la pièce.

- Parle, je t'écoute, lui dit-elle, pressée d'en finir.

Il raconta son déplacement, sa rencontre avec Marco, l'intransigeance de celui-ci, les trésors de persuasion qu'il avait été obligé de développer, mais je pensais à toi, lui dit-il, à ta souffrance, mais il restait sur ses positions, mais je me battais pour toi Linda.

Elle écoutait, attentive, sans rien dire, sans un geste, se peut-il qu'il est ramené mon fils, alors pourquoi, n'est-il pas avec lui ?

Dominique crut lire dans les yeux de Linda cette interrogation muette, il ne pouvait reculer plus longtemps, il devait abattre ses cartes, il poursuivit.

- Et bien, tu peux te réjouir, j'ai gagné Linda, nous avons gagné, dit-il en appuyant sur le nous, comme pour bien lui faire comprendre que cette victoire ainsi que tout ce qui en découlait était indissociable et les engageait tous les deux.

Elle se leva d'un bond.

- Où est-il, je veux le voir, Mon Dieu merci, tu as réussi, comment vais-je pouvoir te remercier ?

Il pensa que ça se présentait bien pour lui, elle parlait de le remercier, ce serait peut-être plus facile qu'il ne l'avait craint. Elle le pressait de poursuivre.

- C'est un fait Linda, Marco accepte de nous rendre l'enfant, sain et sauf, contre remise des papiers compromettants, ça on n'y revient pas, c'est définitif.

Son coeur se mit à battre plus vite, c'était donc bien vrai, elle allait revoir son bébé, le prendre dans ses bras. Il continua :

- Mais pour toi, pour ce qui te concerne, Marco ne veut faire aucune concession, tu lui appartiens, tu es sa chose, il ne veut pas te rendre ta liberté, il a des projets pour toi, tu les connais m'a-t-il dit.

Il veut te vendre, au plus offrant, sur le marché de la prostitution, alors Linde, je n'ai pas pu supporter ça, je ne pouvais pas accepter qu'il te vende comme une putain, alors j'ai fait une chose insensée, je l'ai faite pour toi, pour ton fils, je l'ai faite pour nous, pour te sauver, je lui ai proposé de te racheter et il a accepté, mais à une condition, il ne veut pas faire un marché de dupes.

Dominique reprit son souffle, il ne rendra le petit Paul, que le jour où tu seras officiellement ma femme.

Voila, c'était dit, il avait semé et n'avait plus qu'à attendre la récolte, le fruit allait mûrir, il était fier de lui, jamais elle ne pourrait refuser, elle aimait trop son gosse.

Linda, totalement anéantie, rouge de honte, la tête en feu, incapable d'articuler un mot, se laissa tomber sur sa chaise, la tête entre les mains, les coudes sur la table, et, sans la moindre pudeur, donna libre cours à ses larmes.

Dominique quitta lentement les lieux, satisfait de sa prestation, bientôt cette femme serait à lui, il en était certain maintenant.








Après avoir remis de l'ordre dans sa propre maison, Julien empila quelques affaires dans une valise? Ils avaient décidé avec Linda qu'il viendrait passer quelques jours chez elle.

Quelques minutes plus tard il sonna à la porte de Linda.

Personne ne vint ouvrir. Julien se souvint alors que Linda lui avait donné un double de la clé. Il chercha dans sa poche, la trouva et ouvrit la porte.

La maison était silencieuse, étonné de ne pas entendre le rire de Linda, il referma la porte, s'avança jusque dans la cuisine, personne, dans le salon, personne, dans la chambre, toujours personne.

Mais où est-elle passée se demanda-t-il, il resta immobile quelques instants, c'est alors qu'il perçut le bruit de l'eau coulant dans la baignoire, il éclata de rire, elle prenait son bain.

Il s'en retournait vers la cuisine lorsqu'il remarqua que la porte de la salle de bains était entrouverte il ressentit violemment le désir de la surprendre dans son bain, de se glisser dans l'eau tiède avec elle, de sentir sa peau contre la sienne.

Tout excité il se déshabilla promptement, laissa choir ses vêtements sur le sol, ouvrit la porte. Son désir fit place à l'étonnement, puis à la crainte, Linda, inerte gisait nue dans la baignoire, l'eau qui coulait toujours recouvrait presque entièrement son visage, un tube vide de comprimés traînait sur le sol.

Dans la seconde il comprit la situation, elle avait voulu en finir avec la vie, il bondit, le coeur battant, d'un geste rapide ferma le robinet, l'eau s'arrêta de couler, plongea les bras dans la baignoire, d'un violent coup de reins, souleva son pauvre amour, la déposa face contre terre sur le sol de la chambre, saisit son portable, appela le SAMU.

Les gestes qui sauvent lui revinrent en mémoire, il les avait appris comme ça, pour le fun, pensant que ça pourrait lui être utile un jour, Linda régurgitait de l'eau lorsque les secours arrivèrent et ce n'est que lorsqu'il ouvrit la porte à la doctoresse qui conduisait l'équipe de secours, qu'il s'aperçut qu'il était totalement nu, il rougit violemment, s'excusa, elle sourit ce qui ajouta un peu plus à sa rougeur et à son trouble, il ramassa ses vêtements et s'habilla rapidement.

Il suivit des yeux l'ambulance qui tourna au coin de la rue, il resta un long moment immobile, le regard fixant l'horizon, comme s'il cherchait dans l'infini, une réponse aux questions que lui posait son avenir.

Il lui rendit visite le soir même à l'hôpital, seule dans une chambre claire, étonnée par son geste, déçue d'être encore de ce monde mais heureuse de l'avoir tout à elle.

- Ne me gronde pas dit-elle, je n'en pouvais plus.

Il n'insista pas, elle était hors de danger et c'était l'essentiel.

Elle sortit le lendemain, il vint la chercher et ils rentrèrent ensemble à la maison.

Ils s'installèrent confortablement dans la salle de séjour.

- Tu as besoin de savoir, lui dit-elle.

Oui, il avait besoin de savoir, il ne comprenait pas son geste, il la croyait heureuse près de lui, avec lui, pourquoi voulait-elle quitter la vie, tous les projets qu'ils avaient fait ensemble ne comptaient donc pas, pour elle c'était du vent, des paroles en l'air ? Oh oui, il avait besoin de savoir.

Elle lui raconta la visite de Dominique, la libération prochaine de son bébé, les exigences de Marco à son égard, elle n'osa pas parler de son rachat par Dominique tellement elle avait honte d'être traitée comme une vulgaire marchandise, comme une esclave.

Plus elle se racontait plus elle était convaincue, si elle voulait revoir son bébé, qu'il lui fallait abandonner ses rêves de bonheur, son projet d'union avec Julien, mais comment le lui dire, le lui faire comprendre.

Alors elle abandonna toute susceptibilité, toute pudeur, elle lui fit part des pressions, des menaces prononcées par Marco. Il lui avait téléphoné après le départ de Dominique, comme s'ils avaient été de connivence, dit-elle et c'est le malaise qu'elle avait éprouvé qui l'avait conduite, dans un geste de folie, de refuser de vivre.

- Mais tu es arrivé au bon moment lui dit-elle en lui prenant la main.

Il voyait bien qu'elle n'était pas tout à fait convaincue, ils passèrent toute la fin de la journée et une grande partie de la nuit à examiner en détail la situation.

La nuit leur apporta conseil. On voulait qu'elle se marie avec Dominique pour obtenir la libération de son enfant et bien elle se marierait avec Dominique le plus vite possible mais jamais personne ne l'obligerait à vivre avec Dominique, elle ne consommerait pas le mariage et demanderait le divorce, sans attendre.

Il lui fallait être plus fine que ses bourreaux elle leur montrerait qu'elle en était capable.

Sans plus attendre elle téléphona à Dominique, lui donna son accord et lui demanda de faire rapidement publier les bans.

Dominique était dans son bureau quand il reçut l'appel téléphonique de Linda. Il ne se doutait pas que Sonia entendait toutes les communications de Dominique, grâce au micro qu'elle avait fait installer.

Elle apprit donc le mariage prochain de Dominique avec Linda.

Elle apprit aussi la collusion de Dominique avec Marco toujours de la même façon, lorsque ce dernier avait informé Dominique de la pression qu'il venait d'exercer sur Linda mais elle avait compris, à l'encontre de ce qu'elle avait cru, que Linda n'éprouvait aucun sentiment pour Dominique. Cela la rassura et la conforta. Il lui fallait forcer le destin et elle s'e n sentait capable.

12.09.2008

Et si le bonheur....28

Dominique rentrait à Royan avec son précieux fardeau, le petit Paul, le fils de Linda qui dormait à poings fermés, confortablement installé dans son fauteuil sur le siège arrière de la Mercedes.

Il roulait doucement, regardait souvent, dans son rétroviseur, réglé sur le visage de l'enfant, toujours sur le qui-vive, prêt à intervenir au moindre incident, à la moindre manifestation de celui-ci.

A la sortie de Tours il quitta l'autoroute à la recherche d'un petit restaurant, un routier. Il le trouva une centaine de mètres plus loin.

Le coup de feu étant passé, il était plus de quatorze heures, la salle était vide et la serveuse, attentive et serviable, prit le petit Paul en charge, elle avait-elle même un enfant du même âge, composa son menu et participa à l'aventure à la grande satisfaction de Dominique peu expert en la matière.

Il reprit la route en direction de Poitiers, il filerait sur Niort, Saintes et Royan. Plus il approchait de cette dernière ville plus son inquiétude grandissait. Il devait mettre son idée à exécution, cette idée folle qu'il avait eue dans un moment d'égarement mais maintenant il était au pied du mur.

Epouser Linda était devenu une véritable idée fixe, une obsession qui ne le quittait plus,
Il avait interprété son arrivée à Royan comme un véritable appel au secours, ce qu'il était en réalité, mais rien de plus, alors qu'il voulait y voir le désir de vivre à nouveau avec lui, elle avait beau lui dire le contraire, lui dire qu'elle en aimait un autre, il était certain qu'elle ne dévoilait pas le fonds de sa pensée.

Il lui fallait jouer serré, être reconnu comme le sauveur, celui par lequel tous les bonheurs arrivent, à qui on ne peut rien refuser, mais pour forcer le destin, il devait se servir de l'enfant pour faire pression sur elle et dans l'immédiat mettre le petit Paul en lieu sûr. Mais où ?

Il n'avait pas eu le temps de trouver une réponse à cette question, ça allait trop vite, il lui fallait réfléchir, dans peu de temps il serait à Saintes. Il songea à sa mère qui vivait seule à Talmont, tout près de Royan, il allait lui confier l'enfant, elle accepterait tout ce qu'il lui demanderait, tout ce qu'il lui dirait, ne poserait aucune question, il serait en sécurité, à l'abri, surveillé et choyé.

Et pourtant, en agissant ainsi, il aurait dû se douter qu'il devenait complice de l'enlèvement et de la séquestration du bébé entraînant également dans ce crime, la responsabilité involontaire mais certaine de sa propre maman.

Il arriva à Talmont en fin d'après-midi, la nuit commençait à tomber, il arrêta sa voiture devant l'hôtel restaurant de l'estuaire, sa mère habitait la maison voisine, elle était absente, le voisin lui dit qu'elle était comme chaque soir à la même heure au cimetière.

Il réveilla le petit Paul, le prit à son cou, moitié somnolent et quelque peu grognon, et s'avança au devant de sa mère.

Ils se rencontrèrent à mi-chemin, elle fut surprise de le voir.

- Tu te fais bien rare, lui dit-elle sous forme de reproche, tu restes dîner ? Puis, apercevant l'enfant qu'il tenait dans ses bras, à qui est ce bébé, c'est le tien ?

- Viens lui dit-il, la prenant tendrement par le bras et différant sa réponse, rentrons à la maison, je t'expliquerai.

Ils avancèrent en silence, il y avait peu de monde dans l'avenue, on était hors saison, ça et là des bosquets de tamaris et de roses trémières créaient des îlots de verdure, sur les façades claires des maisons basses aux volets peints en bleu.

Sa mère s'effaça pour le laisser entrer, il déposa le petit Paul sur le vieux canapé en velours rouge, aux accoudoirs usés jusqu'à la trame.

L'intérieur de la maison dans laquelle il avait passé toute une partie de sa jeunesse n'avait pas beaucoup changé, il retrouvait, avec émotion, les vieilles photos, jaunies, fixées aux murs par des punaises à tête blanche, ou rehaussées dans des cadres en cartons de couleur, déposées dans un ordre immuable sur le buffet et les étagères, voisinant avec les pots de confiture, les vieux papiers peints décolorés par le temps.

A douze ans il avait quitté ses parents pour faire ses études à Paris. Il voulait être cuisinier, son oncle et sa tante tenaient un restaurant, rue des Saints-Pères, près de l'Odéon, et tout naturellement le prirent en apprentissage. Il avait ensuite effectué son tour de France, avait connu les plus grands restaurants. Il avait réalisé son rêve, être à son tour propriétaire d'un établissement bien à lui dans le pays de son enfance.

Le petit Paul, désertant le canapé, était venu se nicher entre ses jambes, machinalement Dominique lui caressa les cheveux. Il vit le regard de sa mère, interrogatif, se poser sur l'enfant, c'était le moment de répondre à la question à laquelle il n'avait pas répondu.

- Oui, maman c'est mon fils, du moins il le sera bientôt, et comme le regard de sa mère manifestait un étonnement certain, d'un geste, lui désignant une chaise près de la sienne.

- Viens, maman, assied-toi, c'est une longue histoire.

Il commença son récit par l'évocation de souvenirs anciens qui émurent sa maman, la rendirent attentive à ses paroles, déjà prête à accéder à toutes ses demandes.

Il lui rappela ce qu'elle connaissait déjà, mais qu'elle avait peut-être oublié, sa rencontre avec Linda, sa grossesse, la naissance de l'enfant, leur vie en commun, leur séparation, l'amour qu'il avait pour elle et pour ce petit être qui était un peu le sien jugé à l'aune de l'amour qu'il lui portait.

Jusque là tout était vrai, tout était sincère. Il poursuivit, inventant une histoire, son histoire, voulant la rendre crédible aux yeux de sa mère, peut-être sans doute à ses propres yeux.
Il insista, développa ses arguments.
- C'étaient les parents de Linda qui avaient gardé l'enfant, mais pense donc maman, des commerçants ça n'a pas beaucoup de temps, et à Dijon, trop loin pour Linda, trop dure la séparation. On a décidé de se marier, oui bientôt, le temps de publier les bans, deux ou trois semaines tout au plus, oui bien sûr, je te la présenterai. Sonia, me demandes-tu, oui je te l'avais présentée, comme une amie pas comme une fiancée, non, non, elle reste à l'hôtel, c'est mon associée. Alors, maman, tu veux bien le garder notre bébé, vois comme il est sage, comme il est mignon.

Le petit Paul, comme s'il avait senti qu'on parlait de lui, était venu s'accrocher aux jupes de la vieille femme qui fondit comme miel au soleil. Elle le prit sur ses genoux et Dominique comprit qu'il avait gagné la partie, il pouvait partir tranquille, le petit Paul avait trouvé un toit pour les jours à venir, il devait maintenant convaincre Linda.








Marco ouvrit les yeux, se demanda s'il était mort ou vivant. Tout était noir autour de lui, plongé dans les ténèbres, il se crut en enfer, le diable allait surgir.

Dans le lointain, une chouette jeta son cri nocturne auquel répondit aussitôt une autre congénère. Il était donc vivant, il se souvint, la voiture, l'arme sur la nuque, la balade en forêt, après, il ne savait plus, ne se souvenait plus, c'était le trou noir, la perte de connaissance. Une douleur sourde, lancinante le fit sortir de sa torpeur, il voulut porter sa main sur le siège de sa douleur, la tête, il ne le put, ses deux mains attachées au volant lui interdisaient tout mouvement.

Assis à la place du conducteur, il voulut bouger les jambes, il ne le put, elles étaient ligotées.

Ses ennemis l'avaient retrouvé, c'était évident, pourquoi ne l'avaient-il pas abattu sur le champs, de sang froid ? Au lieu de le laisser seul dans cette voiture et dans cette clairière ? Soudain il entendit un bruit de feuilles froissées, quelqu'un s'approchait de la voiture. Allons se dit-il, cette fois ils vont en finir, il se prépara mentalement à mourir.

L’individu s'était arrêté près de la voiture, Marco aurait payé très cher pour apercevoir la gueule de son bourreau, mais dans ces ténèbres... Brusquement, dans le même instant, la portière fut ouverte et le faisceau lumineux d'une lampe électrique balaya son visage le forçant à fermer les yeux.

- Ecoute-moi bien, bonhomme, t'es à ma merci, j'ai pour mission de te flinguer, j'ai un gros calibre, tu le sens, éructa l'individu en promenant le canon de son arme sur le visage de Marco. Tu vois, j'ai qu'à appuyer sur la détente et.... pfittt, ....plus de Marco.
Mais tu piges, c'boulot c'est pas mon trip surtout contre toi, tu m'as pris à ton service quand j'étais dans la merde, et ben, l'motard y paie ses dettes, t'es mon pote Marco, t'es libre lui dit-il en le libérant de ses liens.

A la lueur de la lampe que l’individu avait déposée sur le tableau de bord Marco reconnut le motard qui poursuivit.

- J'ai été chargé de te trouver, de t'éliminer, je t'ai trouvé, oh c'était pas bien duraille, souviens-toi, tu m'avais donné un pakson à déposer pour ton frangin au café des sports, j'me suis dit qu'ta planque d'vait être dans l'secteur, j'ai planqué et t'es v'nu.

Marco restait sans voix, se demanda si ce n'était pas un piège, mais comment le savoir ? Prudent il resta sur ses gardes, le motard poursuivit.

- J'sens bien qu't'as les j'tons, tu t'mandes pourquoi c'cirque, simple, t'prouver qu'je suis ton pote. j'tai pas flingué mais j'aurais pu rafler le p'tit pactole qu't'as dans ta tire, j'sais pas d'où viens l'oseille mais j'm'en tape, et pis t'as un chouette bifton dans tes fouilles, Manille, ça aurait pu m'donner des idées, avec le fric, c'était complet. Et rien, bernique, si c'est pas une preuve ça. Tiens, une preuve de plus, j'te rends ton flingue, dit-il en lui tendant une arme qu'il sort de sa poche. Marco reconnut son propre revolver.

L'arme dans la main, Marco reprenait confiance, le motard semblait sincère, il est vrai qu'il l'avait toujours servi fidèlement, bien sûr il n'avait pas retrouvé Linda, mais était-ce sa faute ?

Marco, devant toutes ces preuves, toutes ces précisions, avait tendance à lui faire confiance et puis que risquait-il, il ne se posa pas d'autre question, considéra que le motard était son allié et des alliés il n'en avait pas à revendre.

- Bon, dit Marco, mettant fin aux embrassades, il n'y a qu'une chose à faire, on va s'pieuter, demain on avisera. Où est ta moto ?
- Place du Marché.

Ils sautèrent dans la voiture, Marco au volant, il fit demi tour, quelques minutes plus tard ils délaissèrent la voiture pour prendre la moto, ça passe partout ces engins là, dit le motard.

Ils passèrent tous les deux la nuit dans la bergerie.

Marco dormit très mal cette nuit-là, souvent réveillé par des bruits extérieurs difficiles à identifier, il mettait de longues minutes à se rendormir et il réfléchissait. Ne ferait-il pas mieux de partir, il en avait tous les moyens, l'argent, le billet en poche, les faux papiers et l'organisation qui le recevrait. Mais voilà, il était orgueilleux Marco, partir dans de telles conditions, ça manquait de noblesse, la fuite, pour lui c'était minable et ça ne réglait pas le problème, l'organisation lui collerait un contrat aux fesses, beaucoup plus difficile à déjouer dans un pays inconnu.

A la réflexion il lui fallait faire preuve de courage et d'audace, il devait provoquer la confrontation avec José, dans sa tête il arrêta une stratégie et l'esprit apaisé, il finit par s'endormir.

11.09.2008

Et si le bonheur....27

Julien et Linda s’étaient endormis dans le grand canapé de la salle de séjour, des rêves plein la tête, l'amour au fond du coeur.

Quand ils s'éveillèrent, le jour était bien avancé, le soleil d'automne pénétrait largement dans la pièce, malgré les volets clos, mais leurs yeux brillaient d'un tel éclat qu'ils se crurent au printemps.

C'était bien le printemps de leur vie, qui s'offrait à eux, la plus belle des saisons où tout se prépare, tout se sème, tout se plante, où l'on espère l'abondance des fleurs et des fruits, des jours et des saisons prochaines.

Ils se regardaient ivres de bonheur, n'osant s'approcher, se toucher, se parler même, de peur que ne s'enfuient leurs rêves.

Mais la faim eut raison de leur béatitude, bien vite il leur fallut se rendre à l'évidence, le petit déjeuner ne se trouvait pas dans le frigidaire, il était encore chez le boulanger.

- Tu refermes derrière moi, lui dit-il, en se dirigeant vers la porte d'entrée, tu n'ouvres à personne, je reviens vite.

Elle comprit qu'il allait faire quelques courses. Sagement elle referma la porte comme il le lui avait demandé.

Elle se fit couler un bain, jugea qu'elle en avait le temps, se déshabilla, pénétra dans l'eau tiède, s'immergea toute entière, son corps, épuisé par la longue nuit qu'ils venaient de vivre, par les émotions qu'ils avaient éprouvées, par l'espérance qui s'annonçait dans leur vie, son corps fatigué reprit une vigueur nouvelle, elle allait se battre pour retrouver son fils et pour un bonheur qu'elle espérait être à portée de ses mains.

Elle savait que rien n'était gagné, que toute sa vie restait à construire mais que risquait-elle maintenant que Julien était entré dans sa vie ?

Elle sortit de sa baignoire, s'habilla rapidement, un immense bien-être envahit tout son corps, c'est si bon de vivre, se dit-elle.

On sonna à la porte, c'était Julien les bras chargés de provisions.

- Tu veux nourrir un régiment, lui dit-elle, en éclatant de rire, il ne répondit pas, sourit à son tour, rangea les provisions, elle dressa la table pendant qu'il mettait à chauffer dans le micro ondes, la superbe et appétissante pizza, champignons mozzarella qu'il venait d'apporter.

Le repas fut joyeux, un repas d'amoureux, un moment de bonheur, ils s'étaient assis l'un à côté de l'autre, ils riaient comme des enfants en vacances, s'amusaient de rien, d'un jeu de mots, d'une expression, ils se regardaient les yeux au fond des yeux, des minutes entières, comme s'ils avaient voulu pénétrer au plus profond de leur âme. Ils étaient heureux d'être ensemble, heureux de vivre une aventure exceptionnelle.

Julien se leva, Linda en fit autant, ensemble ils s'approchèrent de la fenêtre, ouvrirent les deux battants, l'air de la mer balaya leur visage, le soleil brillait de tout son éclat, au loin la mer regagnait la plage qu'elle avait désertée quelques heures plus tôt. Julien prit la main de Linda.

- Attends-moi lui dit-il, je vais chercher la moto, je t'emmène faire un tour.
- Mais Julien dit-elle, avec un sérieux regret dans la voix, je ne dois pas sortir.
- Mais que risques-tu, tu n'es pas seule, je suis avec toi et puis nous avons la moto, ça se faufile partout un engin comme ça. Regarde, il fait si beau.

Il n'eut pas à insister beaucoup pour la convaincre tant elle avait envie de sortir, de quitter cette maison, d'aller dehors sur la plage.

Quelques minutes plus tard, la moto filait bon train sur la route de Fouras, en direction de la grand côte et du phare de la Coubre.

Julien voulait lui faire connaître ces endroits de son enfance si pleins de souvenirs, les camps de scout au pied du phare, les longues randonnées pédestres dans les pinèdes bordant la route, les longues courses, usantes, épuisantes sur la plage de sable fin en compagnie de son père. Les images qui se bousculaient dans sa tête, bien que présentes dans sa mémoire, c'était du passé, aujourd'hui commençait peut-être une nouvelle période de souvenirs plein de promesses.

Linda faisait corps, avec Julien et sa moto, plaquée contre le dos de celui qu'elle aimait, les mains autour de sa taille, le visage appuyé sur son dos musclé, elle épousait tous les mouvements imposés par le pilote. C'était grisant de se laisser emporter sur cette monture, de fermer les yeux et de ne penser qu'à l'amour.

Il s'arrêta à l'entrée d'un chemin qu'il connaissait bien, il laissa sa moto au bord de la route, à l'entrée de la pinède qui longeait la plage de la grand côte. Ils partirent la main dans la main en direction de la mer dont ils entendaient le ressac.

Linda crut défaillir lorsqu'ils débouchèrent sur la plage, c'était grandiose, en face d'eux, c'était l'océan, le grand large, l'aventure.

La forte mer, gonflée par un fort vent d'ouest projetait avec violence des paquets d'écume d'une blancheur immaculée sur cette plage étroite jonchée de bois flottés.

Il la prit dans ses bras, leurs yeux perdus dans le lointain, comme s'ils avaient voulu voir au-delà de leurs rêves, plus loin encore que leur ligne d'horizon, ils restèrent longtemps immobiles à contempler le mouvement des flots.

Ils firent quelques pas sur la plage, ramassèrent quelques morceaux de bois aux formes étonnantes sculptés par la mer, ils remontèrent dans la pinède face à l'océan, Julien s'assit sur le sable, le dos appuyé contre une souche, Linda mit sa tête sur ses genoux, il la regardait, admirait son visage, il la trouvait si belle, elle s'abandonnait à ses caresses, il la tenait dans ses bras, lui caressait les cheveux, le visage, il se pencha lentement sur elle, leurs lèvres insensiblement se rapprochèrent et s'unirent dans un baiser ardent et passionné qui leur sembla durer une éternité.

Julien reprit son souffle, profondément troublé par ce baiser, par ce corps qui s'abandonnait à ses caresses, il ressentit un désir fou envahir tout son être, il la serra un peu plus fort contre lui, elle répondit à son étreinte, lui prit la tête dans ses deux mains une fois de plus leurs lèvres se joignirent, dans un total abandon, dans un accord parfait, le coeur battant la chamade, ils s'accomplirent, totalement, passionnément, follement, avec pour seuls témoins, le soleil, le sable, le vent et la mer.

Ils venaient de connaître le ciel, lentement, doucement, ils redescendaient sur terre, retrouvaient la plage, la pinède et les flots, ils restèrent encore longtemps immobiles, couchés l'un près de l'autre, se tenant par la main, n'osant pas parler, faire un geste, de peur de rompre cette harmonie, ce bonheur si total, cette plénitude qui les enveloppait, comme une protection aux épreuves de la vie.

Ils virent les étoiles s'allumer une à une, dans le ciel qui s'assombrissait, il y avait longtemps que le soleil avait disparu, à regret ils se décidèrent à quitter ce lieu magique, témoin de l'épanouissement de leur amour.








Les conclusions du grand patron de celui qu'on appelait communément le boss avaient été catégoriques, quand le vin est tiré il faut le boire. En d'autres termes il fallait mettre un terme aux activités de Marco.

José avait été convoqué à Paris auprès des instances dirigeantes. Les incidents qui s'étaient produits à la frontière espagnole avaient fait grand bruit dans les milieux politiques, pas de vagues avec l'E.T.A., disait-on dans les couloirs du pouvoir et Paris ne pouvait tolérer les manquements de Marco aux règles imposées.

Ici on ne donnait pas d'ordre, on laissait entendre, on pensait que, on murmurait, on suggérait, on espérait, parfois on provoquait. José connaissait bien ce langage, cette façon de dire les choses, de donner des ordres sans les donner, tout en les donnant, préserver avant tout sa propre responsabilité. José avait compris qu'on lui donnait carte blanche, c'était à lui d'agir, à lui de rétablir l'ordre dans son secteur.

Dès son retour à Aix il s'y employa, exerça son emprise sur les activités du groupe en fixant de nouveaux objectifs, donna de nouvelles directives auprès du Montagnard pour procéder à la liquidation de la dynamite et des armes. Il apprit que Marco avait été chercher le bébé de Linda pour le conduire, où, il n'en savait rien mais ça n'avait aucune importance, l'essentiel c'était qu'il soit parti. Le Motard rentré de Royan, était aux ordres, il fut chargé de la surveillance extérieure de la discothèque et de retrouver l'endroit où se planquait Marco.

Le dispositif, totalement repris en mains, était en parfait ordre de marche, José avait placé deux gros bras, déguisés en S.D.F. dans les cartons de l'impasse, il subodorait quelque chose, depuis qu'il avait trouvé un mégot de cigarette, encore fumant, dans le bureau vide de la discothèque.

Sur la route, tout en conduisant Marco mettait au point sa stratégie, il ne s'avouait pas vaincu, la véritable bagarre c’était entre lui et José, pas entre lui et le boss. Il savait que celui-ci, en définitive, appuierait le plus fort celui qui sortirait vainqueur de ce duel, ne pas oublier que le boss était, avant tout, un politicien, il avait donc l'habitude de ne pas mettre ses oeufs dans le même panier.

Il avait donc toutes ses chances et possédait même un réel avantage sur José, il savait où le trouver, à n'importe quel moment de la journée, alors que personne ne connaissait sa planque, enfin il pouvait pénétrer dans la discothèque, sans que personne ne le sache.

Un seul point noir, il ne pouvait pas savoir combien de fidèles lui restaient acquis, la nature humaine était tellement versatile qu'il ne pouvait préjuger de rien dans ce domaine.

Il envisagea l'hypothèse où il ne sortirait pas vainqueur de cette bagarre, il décida d'assurer ses arrières, avant de rentrer à Sorgues, il s'arrêterait à l'aéroport de Marseille Marignane.

A 17 heures il était à l'aéroport, devant le guichet de la compagnie Air France, muni de faux papiers, au nom de Laville Georges, il demanda un billet aller simple en première classe, à destination de Manille.

Si ça tournait mal en France, il savait qu'il pouvait compter sur le réseau qu'il avait constitué aux Philippines qui lui fournissait les filles dont il avait besoin.

L'agent de la compagnie lui remit le billet, il paya en espèce la somme de 6.000 €, il quitta l'aéroport et retrouva sa voiture.

Avant de reprendre le volant, il jeta un coup d'oeil sur le billet qui venait de lui être délivré, il constata que le vol était bien dans quatre jours et qu'il occuperait la place M 4, ça le fit sourire, le M était la 13e lettre de l'alphabet. Fallait-il y voir un heureux présage ? Il souleva les épaules, rangea le billet dans son portefeuille, remit le tout dans la poche intérieure de sa veste. Il lança son moteur et reprit la direction de Sorgues.

Quelques minutes plus tard il retrouva sur le parc de stationnement de la place du marché, la place qu'il avait laissée l'avant-veille, y inséra sa voiture, coupa le contact, descendit, retira sa veste, la déposa sur le siège arrière, reprit sa houppelande et son chapeau, ferma les portières, traversa la place et entra dans le café des sports.

Les contractions de son estomac qui se traduisaient par des bruits et des circonvolutions étranges lui rappelèrent qu'il n'avait rien pris depuis le repas face à Dominique, soudain il eut une fin de loup.

Le café des sports était en fait une brasserie, il s'installa à une table, se fit apporter la carte, commanda un Kir, prit le temps de choisir, il n'était pas pressé, personne ne l'attendait dans la bergerie, il pouvait savourer un instant de repos, d'autant plus qu'il voulait, dès le lendemain, se rendre à la frontière espagnole pour régler avec certitude le problème qu'il avait lui-même initié.

Le repas terminé, l'addition réglée, il sortit de la brasserie, lorsqu'il se souvint avoir laissé son portefeuille dans la poche intérieure de sa veste, il se dirigea vers la voiture tout en déverrouillant, à l'aide de son biper, les portières, il ouvrit la porte arrière, étendit les deux mains pour se saisir de la veste, se pencha légèrement, soudain il s'immobilisa, il venait de sentir l'acier dur et froid d'une arme posée sur sa nuque tandis qu'une main ferme pesait sur son épaule, le maintenant dans l'incapacité de bouger, même légèrement.

- Pas un geste bonhomme, bouge pas, lui dit une voix qu'il ne reconnut pas.

Putain, se dit-il en lui-même, ils m'ont retrouvé.

Il n'avait pas peur, c'était les risques du métier, la vie pouvait s'arrêter à tout moment, il avait joué, avait perdu, il devait payer, c'était la loi mais c'était tout de même dommage de finir sa vie aussi jeune et de cette façon.

Il compris que son exécution ne se ferait pas sur cette place, lorsque l'individu, sous la menace de son arme, lui intima l'ordre de s'asseoir au volant, lui-même s'installant à l'arrière.

Malgré la nuit et le peu d'éclairage de la place, Marco aperçut la silhouette de son agresseur, mais le visage était dissimulé sous une cagoule noire.

- Tu démarres, tu sors de la ville, direction Aix, vitesse réduite.

Marco sentit l'arme appuyer un peu plus fort sur sa nuque, comme pour confirmer l'ordre que lui avait donné son agresseur. Il s'exécuta, mais que pouvait-il faire d'autre ?

Ils sortirent de la ville, il y avait peu de circulation, Marco roulait lentement.

- Là-bas tu prends le chemin à droite.

Il s'y engagea, le chemin était chaotique, étroit, s'enfonçait dans une forêt épaisse et profonde, ils arrivèrent dans une petite clairière, dans les lumières des phares, Marco ne vit aucun autre chemin.

- Stop, lui ordonna l'agresseur.
Marco s'exécuta, il sentit le froid de la mort envahir tout son être, son corps se raidit, il attendait la fin, sans doute sa vie allait s'achever là dans cette clairière, il reçut un coup violent à la tête et perdit connaissance.

10.09.2008

Et si le bonheur....26

Non, Dominique ne pouvait pas accepter d'être rejeté par Linda, par cette femme qu'il admirait, qu'il aimait de tout son être, par-dessus tout, à la folie. Son retour dans sa vie, ce n'était pas le fait du hasard, c'était bien le destin qui les avait rapprochés pour ne plus jamais les séparer. Il en était convaincu, Linda se trompait, mais elle le reconnaîtrait un jour, il en était certain, il suffisait de forcer les événements.

Il voulait la reconquérir, pour cela il retrouverait son bébé, il le lui rendrait, elle ne pourrait pas refuser de se donner à lui, d'être enfin sa femme, il remporterait ce challenge, il en était capable, il ferait plier Marco, il en avait les moyens.

Il arriva à l'hôtel, passa devant Sonia, sans lui parler, sans la regarder, s'enferma dans son bureau, réfléchit longuement, les yeux fermés, dans le silence le plus total.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, sa décision était prise, la partie de poker allait commencer, il avait un beau jeu en mains, il appela Marco sur son portable.

Sonia était soucieuse, elle constatait chaque jour le changement d'attitude de Dominique à son égard, morose, taciturne, il ne lui adressait presque plus la parole, il s'absentait de plus en plus, rentrait fort tard dans la nuit, ne s'intéressait plus à la marche de l'hôtel dont la conduite reposait entièrement sur ses épaules.

Mais Sonia était une femme de tête, elle veillait au grain, comme un bon capitaine elle savait lire la météo, anticiper la tempête. Elle avait pris deux mesures qu'elle avait jugées essentielles, un micro placé dans le bureau de Dominique et un détective privé pour la protection et la surveillance de celui-ci.

Elle sut ainsi qu'il devait retrouver un certain Marco, elle crut reconnaître la voix de l'individu à qui elle avait donné l'adresse de Linda, ce fut loin de la rassurer, elle fit part de ses soupçons à son détective.

Une autre information importante, grâce au micro placé dans le bureau, lui fut communiquée, Dominique devait rencontrer Marco, le lendemain soir à Bourges à l'hôtel du Berry, place de la gare.

Sonia allait peut-être savoir ce qui se tramait à son insu, elle ne pouvait pas continuer à vivre de cette façon, elle regrettait les méthodes employées, mais sa vie, sa situation, son amour, son avenir, celui de l'hôtel, tout cela était en jeu, alors les méthodes, elle les balaya d'un geste de la main, qui veut la fin veut les moyens se disait-elle, elle se sentait capable de mener le combat parce qu'elle aimait Dominique et qu'elle lui gardait, malgré tout, sa confiance.

Au même moment, à près de mille kilomètres de là, dans les premiers contreforts des alpages, se jouait un autre destin, celui d'un mafieux en cavale, le destin de Marco.

Il se débattait Marco, comme un diable dans un bénitier, il savait que le temps lui était compté, il fallait faire vite, liquider rapidement les casseroles qu'il traînait aux fesses.

Il lui faudrait lâcher du lest et négocier. C'est dans cet état d'esprit qu'il venait d'accepter de rencontrer à Bourges l'émissaire de Linda.

Ce même jour tous les acteurs de ce drame semblaient se mettre en ordre de marche, comme s'ils se préparaient à livrer une dernière bataille.

Le motard venait de recevoir un ordre téléphonique de José qui semblait avoir pris les rênes de l'organisation, de rentrer de toute urgence, pour une nouvelle mission.

Cet ordre l'avait surpris alors qu'il se trouvait dans les bras de la patronne de l'hôtel.

Elle le couvait, le protégeait depuis qu'il était rentré dans la nuit précédente.

Elle était seule, à la réception, il s'était avancé pour prendre sa clé, il marchait comme un somnambule, les yeux hagards, elle avait pensé qu'il avait bu mais lorsqu'il s'était approché avait vu d'énormes tâches de sang sur la combinaison. Elle pensa tout d'abord à un accident mais lorsqu'elle ne constata pas de blessures apparentes, elle eut peur, compris qu'il s'était passé quelque chose de plus grave.

Elle n'avait posé aucune question, du reste il n'aurait pas répondu.

Elle avait tout simplement pris soin de lui tout en lisant la rubrique des faits divers dans le journal local.

Elle ne vit rien et maintenant il venait de lui dire qu'il avait reçu l'ordre de partir, les adieux furent électriques et déchirants entre ces deux êtres passionnés.

Julien était resté très longtemps à repasser dans sa tête les événements de la matinée, heureux le matin malheureux l'après-midi, pourquoi avait-il eu si mal ?

Qui était cet homme qu'il avait vu pénétrer chez Sylvie ?

Il hésita très longtemps, comprit que ça ne pouvait pas durer, il voulait voir Sylvie, lui parler et puis il aviserait. Quelque chose lui disait que tout n'était peut-être pas perdu, il fallait qu'il en ait le coeur net. Il se leva, et quelques minutes plus tard il sonnait à la porte de Sylvie.

A trois reprises il osa appuyer sur le bouton de la sonnette, dès qu'il la vit il comprit qu'elle avait de la peine, son visage chiffonné, l'humidité de ses yeux clairs traduisaient toute la
Souffrance qui habitait son être.

Un pâle sourire éclaira un instant son visage, il lui renvoya son sourire, posa doucement ses deux mains sur ses épaules, il voulut l'embrasser, elle détourna légèrement la tête comme si elle refusait, mais il comprit qu'elle voulait cacher les larmes qui perlaient à ses yeux.

Quel était cet homme qui se permettait de lui faire du mal ? Qui avait assez d'emprise sur elle pour lui faire autant de peine ?

Elle le prit par la main, viens lui dit-elle faiblement, en l'entraînant vers la salle de séjour, elle se retourna, plongea son regard dans le sien, ne put se contenir plus longtemps, s'effondra en pleurs entre ses bras.

Il la retint longtemps contre lui, laissa les larmes se tarir d'elles-mêmes, il la tenait contre son coeur et ça suffisait à son bonheur.

Lorsque la tempête se fut apaisée, que le sourire fut revenu sur ses lèvres, elle le fit asseoir dans le canapé, s'installa près de lui, je n'en peux plus, lui dit-elle, il faut que je te parle, je te dois la vérité.

Il eut peur tout à coup, peur des phrases qu'elle allait prononcer, peur de cette vérité, peur de voir son rêve finir avant même que d'avoir commencé.

Elle commença :
- Je suis à Royan depuis quelques jours seulement, je venais de Paris en stop et je t'ai menti, elle hésita un instant, le vit suspendu à ses lèvres, elle poursuivit, je t'ai affreusement menti, je ne m'appelle pas Sylvie, je m'appelle Linda, Linda Ballard.

Il se leva d'un bond, lui coupa la parole.

- Attends, lui dit-il incrédule, attends, tu t'appelles Linda, réellement Linda et tu viens de Paris, il ne pouvait le croire, alors c'est toi, c'est bien toi la Linda que je cherche ?

Ce fut au tour de Linda de ne rien comprendre. Comment ce garçon, parfaitement inconnu, il y avait quelques heures, pouvait-il la chercher et pourquoi, Marco, se dit-elle avec effroi, il m'a retrouvée, elle se fit toute petite, aurait voulu disparaître, se trouver à cent lieues sous terre. Il vit sa panique, la rassura d'un geste de la main, manifestement, tous les deux ils avaient besoin d'explications.

Alors ils se racontèrent, la fin de l'après-midi et la nuit entière n'y suffirent pas, ils se racontèrent l'histoire de leur enfance, leurs rêves déçus, ils se racontèrent leurs désirs, l'enfant volé et retenu loin d'elle, la peur au ventre, les insomnies, la douleur d'avoir perdu une partie de soi-même, la grand-mère, son agression, le désir de comprendre, les quarante euros subtilisés, empruntés, rectifia-t-elle aussitôt en éclatant d'un rire communicatif.

Au loin le chant d'un coq annonça un jour nouveau. Pendant cette nuit ils avaient pris toutes leurs peines, leurs souffrances, leurs joies et leurs désirs, leurs rêves aussi, les avaient malaxés, remués secoués dans tous les sens, et de ce cocktail, ils en étaient sûrs, il en résultait le début d'une belle histoire d'amour.

Et pourtant, rien n'était résolu, tout était encore à construire, ils y voyaient simplement un peu plus clair, se sentaient un peu plus forts, pour l'instant c'était tout.


Le soleil, encore chaud dans le ciel, rendait la marche pénible. Marco descendait de sa planque vers le village de Sorgues, sa voiture, ou plutôt celle de son demi-frère, l'attendait sur le parking de la place du marché. Deux heures à crapahuter dans la caillasse, à travers la carrière abandonnée, le long du torrent qui drainait les eaux provenant de la fonte des neiges, dans la garigue et les buissons de romarin.

Enfin il arriva au terme de son voyage pédestre, il aperçut la voiture, elle était là où il l'avait laissée la veille, devant la vitrine du café des sports, où les glaces qui l'encadraient lui renvoyèrent son image.

Il eut un sursaut, il était méconnaissable, une barbe noire et fournie, des cheveux longs tombant sur les épaules, un chapeau de feutre gris et délavé, une houppelande comme les bergers du coin et pour compléter la silhouette des lunettes noires et un sac à dos.

Il appuya sur son biper, déverrouilla les portes, s'installa au volant, lança le moteur, laissa chauffer quelques instants, sortit du parking, il était gratuit, mit son clignotant et s'engagea sur la chaussée.

Avant de se propulser à Bourges il voulait se rendre discrètement dans son bureau de la discothèque pour y prendre certains objets qui lui étaient personnels.

Il arriva à Aix à la tombée de la nuit, il traversa la ville, passa devant la discothèque, tout semblait calme et tranquille, elle n'ouvrirait que dans quatre ou cinq heures, il avait largement le temps d'effectuer sa visite.

Il trouva un stationnement discret, dans une rue tranquille à proximité de l'impasse et de la porte secrète, il descendit bloqua les portières, avança prudemment, les yeux et les oreilles aux aguets.

Il allait pénétrer dans l'impasse, il s'arrêta net, il venait d'entendre un bruit, léger, à peine perceptible, un frôlement, comme si quelqu'un marchait sur du carton, sans faire de bruit il s'aplatit contre le mur, tendit l'oreille, écouta longuement.

Protégé par le feuillage qui montait le long du mur il était invisible dans la nuit. Manifestement il y avait du monde dans la ruelle, était-ce pour lui ou étaient-ce des clochards qui avaient élu domicile dans les cartons qui jonchaient le sol ?

Il ne connut pas la réponse, ne voulut pas risquer sa vie, il décrocha lentement, sans aucun bruit, retourna près de sa voiture et prit la route directe de Bourges. Je dormirai au gré de mon humeur, se dit-il, comme s'il avait voulu se donner l'impression de partir en vacances.

Les vacances, Marco ne savait pas ce que c'était, toute sa vie il s'était battu pour vivre, né au Brésil dans la banlieue pauvre de Buenos-Aires, il avait connu dès son plus jeune âge la misère des favelas et des rues de la capitale.

Chef de bande, redoutable et redouté, il avait gravi tous les échelons de l'école du crime, avait joué avec sa vie et avec celle des autres.

Emigré en France à dix-huit ans, via l'Espagne, il s'était fixé à Marseille, avait reconstitué une bande de jeunes compatriotes, écumé toute la région, hold-up dans les banques, vol de semi-remorques, drogue et prostitution à petite échelle, jamais pris ni inquiété, tous ces faits d'armes constituaient sa carte de visite lorsqu'il fut remarqué par la mafia et mis à la tête de l'organisation du sud de la France.

Il avançait en direction de Clermont-Ferrand, la nuit était profonde, le faisceau des phares, parfaitement réglés balayait le ruban grisâtre de l'autoroute, la vitesse 125 km le rassurait, il ne voulait pas laisser de traces et ne pas être accroché par l'un des nombreux radars installés depuis peu.

La voiture avançait, le bruit régulier du moteur le berçait, mais il n'avait pas encore envie de dormir, il ne pouvait pas s'empêcher de réfléchir.

Il songeait à ses dernières années passées à la tête de l'organisation, il était pénard, disposait d'un immense pouvoir, comment avait-il pu être aussi con, s'enticher de cette Linda responsable de tous ses déboires.

Le trafic d'armes qu'il avait instauré le préoccupait beaucoup, pourquoi avait-il voulu instaurer ce trafic contre les directives du boss, pas par appât du gain, sa fortune était considérable répartie dans plusieurs paradis fiscaux. Il se demandait encore si le montagnard avait suivi ses instructions, s'était débarrassé de la dynamite et des armes encore détenues dans les galeries de son site. Si seulement José n'y avait pas fourré son nez, il lui en voulait à José, cet ambitieux qui ne pensait qu'à prendre sa place et qui intriguait auprès du boss.

Parviendrait-il à reprendre la main ?

Il regarda l'heure à l'horloge de la gare il était quatre heures ils venait d'arriver à Bourges. Il le gara sa voiture le long du trottoir en face de l'hôtel du Berry il laissa dans la voiture sa houppelande qu'il échangea contre la veste de velours côtelé négligemment posée sur le siège arrière, il prit son sac à dos, ferma les portes traversa la rue, pénétra à l'hôtel, prit une chambre, demanda de ne pas être dérangé et se dirigea vers les ascenseurs.

Le second service du repas de midi allait prendre fin lorsqu'il apparut dans la salle à manger de l'hôtel.

Il réussit, malgré l'heure tardive à se faire servir un léger repas. Il avait bien dormi, se sentait en pleine forme, son après-midi était libre, il décida de visiter la ville.

Il quitta l'hôtel, par l'avenue de la gare, gagna rapidement le centre ville, la rue Moyenne qui le conduisit à la cathédrale, superbe monument de style gothique des XIIe et XIIIe siècles, dont les cinq portails et la tour de beurre sont célèbres dans le monde entier.

Mais Marco n'était pas un amateur de monuments historiques, c'était dommage. Il passa donc devant le palais Jacques coeur et devant bien d'autres trésors, qu'il serait fastidieux de détailler, ici sans se douter de leur valeur historique.

Il était dix-sept heures lorsque Dominique pénétra dans l'hôtel.

Il se présenta à la réception, demanda une chambre pour la nuit, déposa, dans le coffre de l'hôtel, une grande enveloppe ne portant aucune indication sur le dessus.

Il monta immédiatement dans sa chambre, il avait le temps, l'heure du rendez-vous était fixée à vingt heures.

Au cours du voyage une idée machiavélique avait pris corps dans son cerveau, il lui fallait réfléchir, récupérer l'enfant, pour le rendre à Linda, c'était le but de son déplacement et s'il était certain de réussir, il n'était pas très sûr qu'elle accepterait de bonne grâce de devenir sa femme, mais plus il retournait l'idée folle qu'il avait eue, plus elle prenait corps. Ne dit-on pas que l'amour rend fou ?

Dès qu'ils s'aperçurent dans la salle de restaurant ils se reconnurent sans avoir arboré le moindre signe distinctif. Leurs regards, en se croisant, s'étaient immédiatement trouvés.

Ils ne se serrèrent pas la main, ce n'était pas des amis, mais des adversaires.

La salle occupait toute la surface de l'hôtel, elle était divisée en petits boxes pouvant y recevoir chacun de deux à huit convives. Une jeune femme les installa à une table de quatre personnes, leur remit la carte des menus et retira deux couverts. Les tables étaient séparées entre elles par des bacs en bois, garnis de plantes vertes de différentes essences qui assuraient une certaine intimité.

Très vite les tables furent occupées et le ronronnement des conversations prit le dessus sur la musique de fond doucement diffusée par l'hôtel.

Machinalement, ou plutôt par habitude, Marco jeta un regard autour de lui, les trois tables qui entouraient la leur étaient occupées par des personnes seules, des hommes, des voyageurs de commerce, sans doute. Il fut rassuré, pas de pièges pensa-t-il, quant à Dominique il n'avait aucune raison de craindre quoi que ce soit, personne ne savait où il était, et pourtant...

La conversation s'engagea après le premier apéritif, elle s'anima au second et ils se tapèrent dans la main, en signe d'accord lorsque, à leur demande on leur apporta le champagne.

Ils se retirèrent, dans leur chambre respective, Marco soulagé, il s'en sortait à bon compte, bien sûr il restituait le gosse, mais il récupérait les papiers compromettants. De plus, il s'était vengé de Linda, de l'affront qu'elle lui avait fait subir et qu'il n'avait pu pardonner, dans le milieu ça ne se fait pas, il venait de la vendre, à son prétendant comme une vulgaire prostituée, une pute voulant reprendre sa liberté.

De son côté Dominique jubilait, non seulement il allait rendre l'enfant à Linda, qui ne pourrait que lui en être reconnaissante, mais il avait maintenant des droits réels sur elle, il l'avait rachetée au milieu contre la coquette somme de 500.000 €. Maintenant elle lui appartenait, mais il savait qu'elle pouvait encore ne pas accepter, n'avoir aucune reconnaissance, n'était-elle pas amoureuse par ailleurs ? Alors il avait passé avec Marco un marché diabolique, ce dernier ferait pression auprès de Linda en lui laissant entendre qu'elle ne reverrait son bébé qu'après son union avec Dominique.

Enfin, dernier terme de l'accord, les parents de Linda étaient déchargés de tout versement d'argent.

L'échange eu lieu le lendemain matin, la remise de la somme également. Marco récupéra les papiers sensibles et Dominique eut le plaisir de prendre à bord de sa voiture le petit Paul, l'enfant de Linda.

09.09.2008

Et si le bonheur....25

Julien rentra chez lui l'esprit vagabond, il n'en revenait pas de sa découverte, Sylvie Berthier, comme elle avait changé, une très belle fille maintenant, il souriait tout en ouvrant ses volets, il ne l'aurait pas reconnue s'il ne l'avait pas surprise chez elle.

Il venait de refermer l'une des fenêtres de la salle de séjour, il s'arrêta un long moment, ne put que contempler le spectacle grandiose qui s'offrait à sa vue. La mer s'était retirée sur toute une partie de l'estuaire, laissant un immense plateau de gris humide et brillant sous les rayons du soleil, ça et là quelques embarcations aux multiples couleurs, surprises, sans doute, dans leur immobilité, délicatement couchées sur le sol, semblaient poursuivre leur sommeil, des pêcheurs silhouettes furtives, bougeaient dans ce paysage immobile en traînant derrière eux leur ombre démesurée, au loin, on apercevait, bordant la côte, les carrelets sortant du sol comme des maisons de bois sur pilotis.

C'était beau, la vie était belle, la journée s'annonçait merveilleuse, il ne résista pas, ouvrit la fenêtre, écarta les bras, tenant dans chaque main un vantail de celle-ci, le vent pénétrait largement dans la salle, apportant des odeurs de marées fortement chargées d'iode.

Le monde était à lui, il vivait des moments exaltants, il respira à pleins poumons l'air venu du large, il était heureux, sa profession, son avenir, étaient assurés, il était en vacances, cinq semaines, et l'amour, peut-être, avait frappé à sa porte.

Mais, au fait, qu'était-il venu faire à Royan ? Il courait après une fille, une chimère, et Sylvie, une fille bien réelle, bien vivante était apparue dans sa vie.

Il eut soudain envie de vivre, de courir, se dépenser, utiliser ce trop plein d'énergie qui se manifestait tout à coup, retrouver les circuits de son adolescence et puis, qui sait, en passant devant chez elle il apercevrait peut-être Sylvie.

Il frissonna de plaisir, ferma la fenêtre, il voulait prendre sa douche et sortir, sortir le plus vite possible, il voulait vivre.

Il se prépara en toute hâte comme s'il avait peur d'être en retard à un rendez-vous important. La joie de vivre se lisait sur son visage il se sentait léger, allait de la salle de bains à la chambre, de la chambre à la salle de bains, il se mit à siffloter un air à la mode de Francis Cabrel, Hors saison, en parfaite harmonie avec ses états d'âme.

Enfin prêt, il mit le nez dehors, referma la porte derrière lui, jugea le temps propice à une longue course, il sautilla sur place pendant quelques instants, comme s'il eût voulu s'échauffer ou prendre son élan.

Il décida et prit la direction du circuit du chemin des douaniers.

Il l'aimait bien ce circuit, il l'avait si souvent parcouru avec son père, maintenant décédé, moments privilégiés si chers à son coeur, dont le souvenir, bien vivant, restait présent dans sa mémoire et puis, aussi, à deux reprises, à l'aller comme au retour il passerait devant la maison de Sylvie, il aurait peut-être la chance de l'apercevoir.

Il connaissait bien cette région, un vrai paradis pour tous les pratiquants. Le sentier aménagé sur les corniches qui dominent la mer avait sa préférence, il estimait qu'il se trouvait être parmi les endroits les plus agréables pour courir.

Le parcours qu'il avait choisi empruntait justement le sentier des douaniers, il s'étirait de la plage de Nauzan à la plage de Saint-Sordelin, et ensuite empruntait la promenade jusqu'à la plage de Pontaillac, environ six kilomètres aller et retour. C'était excellent pour une mise en jambes.

Et, cerise sur le gâteau, ce circuit était chaque fois différent, non seulement par les couleurs de la mer, mais aussi en fonction du ciel, des marées et de la direction du vent.

Sa déception fut grande à son premier passage, la maison de Sylvie semblait s'éterniser dans le sommeil, il marqua une légère hésitation, devait-il sonner au risque d'interrompre ses rêves ? Non il repasserait tout à l'heure, il attendrait, c'était bon d'attendre un événement que l'on espérait heureux.

Il reprit sa course, ralentit quelque peu son allure, il voulait donner du temps à Sylvie et à lui aussi, il pourrait prendre une douche, faire un brin de toilette, après un jogging ce n'était pas du luxe.

Il termina son jogging, fit sa toilette, une grande toilette, frotta vigoureusement son corps, gant de crin et eau de toilette, peut-être un peu plus abondamment que d'habitude, enfila un Nike bleu marine et un sweater blanc, se planta un long moment devant la grande glace de l'entrée, prit toutes les poses de mannequin possibles, il fut satisfait de l'image que lui renvoya son miroir, le cœur rempli d'espoir se dirigea vers la maison de SYLVIE.

Il marchait d'un pas léger, il allait revoir Sylvie, encore cent mètres, au coin de la rue il apercevrait sa maison, il était joyeux, ne comprenait pas, que lui arrivait-il ? C'était donc ça l'amour ? Cette légèreté de l'être, cette plénitude ? Si c'était ça, alors il en redemandait.

Insouciant, il tourna au coin de la rue, aperçut la maison de Sylvie, stoppa net, incrédule, à quelques mètres de lui, sur le perron, Sylvie, en grande familiarité avec un homme.

Elle ne l'avait pas vu, il en était certain, son premier réflexe fut de faire demi-tour, ce qu'il fit mais la curiosité à moins que ce ne fut une pointe de jalousie, l'emporta, il s'arrêta, se dissimula à l'angle de la rue, regarda autour de lui, il n'y avait personne, il pouvait poursuivre son observation en toute tranquillité, non seulement il les voyait mais des bribes de leur conversation parvenaient à ses oreilles.

Mais qu'est-ce que cela signifiait ? Pourquoi leurs mains se tenaient-elles, ils se regardaient, se souriaient, il l'entendit prononcer je t'attendais, il sentit les battements de son coeur s'accélérer tout à coup, il ne pouvait détacher son regard de ce couple. Il la vit mettre sa main sur l'épaule de cet homme et d'un geste tendre, qui lui fit mal, l'entraîner à l'intérieur de la maison.

Voilà, c'était fini, avant même d'avoir commencé, le rideau était tombé avant que ne fussent frappés les trois coups. Pourquoi était-il si désemparé, si malheureux, si vulnérable, c'était donc aussi ça l'amour, un mélange de joie et de tristesse, de bonheur et de souffrance ?

Il resta encore un long moment les yeux fixés sur le perron de la maison de Sylvie, peut-être pour conjurer le sort, peut-être aussi pour voir l'homme quitter cette maison, pour le suivre, savoir qui il était.

Tout était confus dans sa tête, il était torturé, vidé, abattu, il décida de quitter les lieux, comme un automate il rentra chez lui, se jeta tout habillé sur son lit, ferma les yeux et essaya d'oublier.








Linda s'était précipitée pour lui ouvrir, son petit coeur avait bondi dans sa poitrine tellement elle était certaine que c'était Julien.

Elle ouvrit, Dominique souriant se trouvait devant elle, il aperçut, dans son regard, un soupçon de déception. Mentalement elle se fit le reproche de ne pas avoir regardé par l'oeilleton de la porte, dans ma situation, se dit-elle, ce n'est pas très prudent.

Néanmoins elle réussit à lui sourire, il perçut sa réticence qu'il mit sur le compte de la surprise.
- Je suis content de te voir lui dit-il.
- Je t'attendais lui répondit-elle, tu dois t'en douter.

Il prit ses deux mains dans les siennes, la maintint un peu à l'écart, le temps de la contempler, comme elle est jolie se dit-il, si seulement c'était Julien pensa-t-elle, ils se sourirent, elle invita Dominique à entrer. Elle ne se doutait pas qu'au même instant, Julien, au coin de la rue, les observait et souffrait en silence.

Prends une chaise, fait comme chez toi dit-elle, ils éclatèrent de rire, bien sur qu'il était chez lui, bien sur que c'était sa maison, elle poursuivit : juste quelques minutes le temps de passer un pantalon dit-elle en se dirigeant vers la salle de bains.

Seul avec ses pensées qui le torturaient depuis qu'elle était revenue, depuis qu'elle avait fait une nouvelle apparition dans sa vie bouleversant tous les projets qu'il avait formés, il ne savait plus quelle attitude adopter tant à l'égard de Sonia que de Linda. Comme il l'avait aimée et comme il l'aimait encore cette attachante Linda, comment le lui faire comprendre, comment le lui dire?

Le retour de Linda interrompit le cours de sa méditation, elle prit une chaise s'assit tout à côté de lui, un café ? Avec deux sucres lui demanda-t-elle, il observa qu'elle se souvenait de ses petites habitudes, il en fut tout ému, c'était un signe, elle n'avait rien oublié, ils pourraient peut-être reprendre leur vie commune.

Ce fut Dominique qui se leva, remplit d'eau et de café moulu la cafetière, sortit deux tasses, deux cuillers, attendit quelques instants, apporta les deux breuvages, les déposa sur la table et retourna chercher le sucre qu'il avait oublié dans la cuisine.

- Tu as du nouveau, demanda-t-elle d'une voix tremblante, inquiète par avance de la réponse qu'il allait lui faire ?
- Oui, j'ai téléphoné, j'ai eu Marco, c'est bien lui qui a ton fils, il ne veut rien entendre, pas de négociations, il exige que tu rentres au bercail. Je lui ai dit que c'était exclu, il s'est mis en colère, une colère terrible, le téléphone tremblait, je lui ai répondu sur le même ton et je lui ai donné mon numéro de portable, je suis sûr qu'il va rappeler.

Au fur et à mesure que Dominique parlait, une angoisse incontrôlable s'installait en elle, une tristesse infinie voilait ses jolis yeux, elle n'avait plus le courage de lutter, elle ne reverrait peut-être jamais son bébé, son enfant, elle avait attendu patiemment, attendre encore s'avérait au dessus de ses forces. Elle prit soudain conscience qu'elle pourrait ne jamais retrouver ce petit bonhomme que Marco lui avait volé.

Soudain elle s'effondra, posa ses coudes sur la table, prit sa tête entre ses mains et laissa éclater sa peine, sanglots et larmes se bousculaient sur son visage ravagé par la souffrance. Toutes les peines du monde, toutes les misères de la terre semblaient s'être données rendez-vous dans ce corps de maman.

Dominique se leva, s'approcha de Linda, posa doucement une main sur son épaule, veux-tu te reposer, lui demanda-t-il tendrement, elle acquiesça de la tête, il la prit dans ses bras, elle mit la tête contre son épaule, les sanglots et les larmes redoublèrent, il la conduisit dans sa chambre, l'aida à s'étendre sur le lit, s'agenouilla auprès d'elle, il voulut prendre sur lui un peu de son fardeau, lui caressa longuement les cheveux, elle le laissa faire. Viens près de moi, lui dit-il, elle se sentait perdue, c'était son seul ami, le seul au courant de ses ennuis, elle se pelotonna contre lui, il s'imagina qu'elle s'abandonnait, qu'elle était consentante, il se fit plus pressant, sa main glissa des cheveux sur le visage, sur la gorge, sur la poitrine tandis que l'autre main glissait sur la jambe, sur la cuisse, il murmurait déjà des mots tendres, ses lèvres s'approchaient de son visage.

Subitement elle prit conscience de la situation, poussa un cri, se releva d'un bond, le repoussa violemment.
- Non Domi, pas ça, pas toi, tu es mon ami, mon seul ami, implora-t-elle les yeux à nouveau pleins de larmes.

Elle se rapprocha de lui, le prit par les épaules, le secoua comme pour lui faire entendre raison, le sortir de ses phantasmes. Domi, je t'en supplie, regarde-moi, je veux te garder près de moi, comme mon ami, mon grand frère.

Les larmes s'étaient arrêtées, elle avait retrouvé son calme, il comprit combien il s'était trompé sur les intentions et les véritables sentiments que Linda nourrissait à son égard.

Elle vit le rouge de la honte colorer son front, dépité, gêné, triste, elle eut mal pour lui, imagina la tempête immense qui devait s'agiter dans sa tête.
- Viens t'asseoir lui dit-elle, je veux te parler.

Avec une infinie douceur elle l'entraîna dans la salle de séjour, ils s'installèrent dans les fauteuils confortables de la pièce.
- Je ne veux pas d'équivoque, je veux que tout soit limpide dans nos relations, commença-t-elle, quand nous nous sommes quittés il y a un an, nous avons pris des directions différentes, il n'est pas question de revenir sur nos décisions. Jamais je n'oublierai tout ce que tu as fais pour moi, tu m'as ramassée dans la rue, alors que ma famille m'avait jetée à la porte, tu m'as redonné le goût de vivre, nous avons fait un bout de chemin ensemble, tu m'as aimée, peut-être m'aimes-tu encore, mais moi Domi, j'ai besoin de passion pour vivre.
Je t'en supplie Domi dit-elle en lui prenant la main, reste mon ami, mon grand frère, mon confident, je veux te garder auprès de moi mais ne me demande pas plus.

Il l'écoutait, mais ne l'entendait pas, il avait envie d'embrasser ses lèvres pour arrêter le flot de paroles qui lui faisait si mal.

Elle plongea son regard dans le sien et vit dans le fonds de ses yeux le combat qu'il livrait contre lui-même, et elle décida de l'aider, as-tu songé à Sonia dit-elle, vous avez formé des projets, tu ne voudrais pas la décevoir, lui faire du mal, et je crois qu'elle t'aime.

Elle eut l'impression qu'il comprenait, qu'il reprenait son équilibre, alors pour en finir elle lui parla du jeune homme, Julien, de leur rencontre, de son émoi, de la naissance d'un amour auquel elle ne s'attendait pas, de l'imbroglio dans lequel elle s'était mise en se faisant passer pour Sylvie.

C'en était trop, il avait besoin de se reprendre, d'assimiler tout ce qu'elle lui avait dit, il se leva, s'excusa, l'embrassa et, sans dire un mot, quitta la maison.

08.09.2008

Et si le bonheur....24

Cet appel téléphonique l'avait bouleversé, un million d'euros, on lui demandait de verser cette somme sous il ne savait quel prétexte, ou, du moins il voulait l'oublier, une fois de plus il vivait sous la menace d'un scandale, une fois de plus leur fille Linda, leur fille unique, mettait en péril leur équilibre familial. Il n'avait pas eu le courage d'en informer sa femme mais plus les heures passaient plus le poids de la menace l'oppressait, le torturait, jamais il ne pourrait supporter, seul, la charge de ce fardeau.

A huit reprises il entendit sonner la pendule du salon, machinalement il consulta sa montre, vingt heures, dit-il tout haut, que fait-elle encore, elle discute, sans doute avec la voisine, il l'attendait depuis près d'une heure. Il avait décidé de lui parler ce soir de ce coup de téléphone qu'il ne digérait toujours pas.

Comme chaque soir les employées venaient de quitter le magasin, Marilyn les avait accompagnées sur le pas de la porte. Elle s'attarda quelques instants, une superbe voiture, une DS toute bleue, comme neuve, brillant de tous ses chromes, venait de se garer près du trottoir en face, un homme jeune en était descendu et s'était engouffré dans l'immeuble, ça la fit sourire, ça avait été leur première voiture, un petit coup de nostalgie se prit-elle à penser.

Elle allait refermer sa porte, une moto s'arrêta devant sa vitrine, la passagère, une jeune femme, descendit rapidement tandis que le conducteur attendait assis sur sa machine.

- J'ai de la chance dit-elle en se précipitant dans le magasin, vous êtes encore ouvert. Elle avait l'air décidée, énergique, se dirigea vers le fond du magasin, comme si elle connaissait parfaitement l'endroit où se trouvait ce qu'elle cherchait, tout en poursuivant son monologue.

- Holà je me serais fait démolir si je n'avais pas effectué cet achat pour ma tante, ajoutant sur un ton de confidence, c'est pour mon petit neveu, vous comprenez.

Amusée Marilyn la suivait en trottinant.
- Mais que désirez-vous ? Finit-elle par lui demander.

Brusquement la jeune femme se retourna, elle tenait un gros calibre dans la main droite, le ton avait changé, le visage aussi, menaçant, il était devenu glacial.

- ça suffit vieille peau, tu vas te t'nir bien sage, tu m'donne ton fric, tout ton fric, tu piges ?

D'un geste brusque elle fit pivoter Marilyne sur ses talons et l'arme braquée dans le dos la conduisit jusqu'à sa caisse.

Marilyne, tremblant de peur, les jambes flageolantes, s'exécuta, incapable de dire un mot, de faire le moindre geste.

La jeune femme enfouit dans ses poches tout ce que Marilyn lui tendait sans prêter plus d'attention à la menue monnaie qui s'éparpillait en tombant sur le sol. C'est un premier avertissement, lança-t-elle en s'enfuyant, on reviendra.

La moto démarra en trombe, Marilyne se laissa tomber sur un siège, n'arrivant pas à faire disparaître la peur qui l'avait submergée. Elle était toute pâle et tremblait encore de tous ses membres lorsque Félix, inquiet, était venu voir ce qui se passait, trop tard pour intervenir, mais c'était certainement mieux ainsi.

Il allait lui reprocher son retard lorsqu'il vit sa mine défaite, s'approcha, elle tremblait encore.

- Je veux monter, lui dit-elle doucement.

Il eut peur d'un malaise, la trouvait fatiguée depuis quelque temps, sans la questionner, il ferma toutes les issues, alluma les vitrines, comme il le faisait chaque soir, brancha les alarmes, puis avec des gestes tendres, passa un bras autour de la taille de sa femme, viens, montons lui dit-il gentiment.

Ils s'installèrent dans les fauteuils du salon, comme chaque soir, pour se détendre de leur journée, plus que jamais ils en avaient besoin aujourd'hui. Elle ne parlait pas, complètement perdue dans ses pensées, le regard lointain, comme si elle vivait une autre vie, dans un monde meilleur, il décida d'attendre pour engager la discussion, ne proposa pas d'apéritif. Il l'invita à passer à table,

- Veux-tu un peu de potage lui demanda-t-il, je l'ai préparé, tu ne montais pas, ajouta-t-il comme s'il voulait s'excuser.

Le repas fut silencieux, ils n'osaient pas parler, trop de choses graves à dire, trop d'événements à relater, et ils étaient certains que ceux-ci auraient une grande influence sur leur avenir.

Ils retardaient le moment des confidences, ne voulaient pas se faire de la peine, ils avaient trop de tendresse, trop d'amour l'un envers l'autre pour se faire du mal même involontairement.

Ce fut Félix qui engagea la conversation, il lui raconta l'appel téléphonique qu'il avait reçu, l'absence de conversation, l'impossibilité de répondre, de placer un seul mot, les injures blessantes, les menaces.

- Tu vois Line, je n'étais pas préparé, je n'ai rien pu dire, j'ai tout pris sur le coin de la figure, j'ai cru comprendre que le bébé de Linda avait été enlevé et que l'individu qui me téléphonait voulait avoir son adresse, comme si je la connaissais cette adresse, il a exigé le versement d'une rançon d'un millions d'euros. Dans quel pétrin est-elle encore fourrée ?

Elle l'écoutait sans rien dire, le regardait, incrédule, abattue, maintenant elle comprenait le hold-up, la violence, la phrase qu'on lui avait jetée au visage : c'est un premier avertissement, nous reviendrons. Elle comprenait, tout s'emboîtait maintenant, comme ces puzzles qu'ils vendaient chaque jour, dans leur boutique.

A son tour elle lui raconta l'attaque violente dont elle venait de faire l'objet, la perte de leur recette de la journée, l'arme dans le dos, la menace, sa peur impossible à surmonter.

Les larmes se mirent à couler sur son visage fatigué sillonné de multiples rides, encadré par cette blanche chevelure. Il l'observait avec toute la tendresse du monde, tout l'amour qui les avait soudés tout au long de ces vingt cinq années de vie commune. Dans son regard il vit la peur qui ne la quittait toujours pas, l'émotion trop forte qui durcissait ses traits, les larmes coulaient lentement sur ses joues amaigries, il la vit se tasser un peu plus sur elle-même, subitement elle accusait dix années de plus, elle mit ses mains devant ses yeux et ne put retenir les sanglots qui montaient du plus profond de son être. Petite chose fragile, perdue dans la tourmente, ballottée par le vent mauvais.

Félix sentit l'émotion l'envahir, il se leva, s'approcha près de sa femme, prit place sur l'accoudoir
Du fauteuil, se pencha, prit, dans ses mains tremblantes, son visage, inondé de larmes, le couvrit de baisers doux et légers, il sécha les larmes, elle se blottit dans ses bras, ils restèrent longtemps enlacés n’osant toujours pas aborder de front les problèmes.

Ce n'est que dans la nuit, elle ne dormait pas, lui non plus, qu'elle se leva pour préparer une verveine, avec un peu de miel, ça va nous faire dormir dit-elle en remontant l'infusion.

Ils se calèrent dans les oreillers, s'installèrent confortablement tous les deux, et tout en buvant le breuvage chaud, à petites gorgées, ils échangèrent quelques propos.

- Tu vois Line dit-il, quand il lui parlait il commençait toujours le dialogue par la même phrase : tu vois Line, comme s'il voulait qu'elle soit très attentive à ce qu'il allait dire, comme s'il allait rendre une sentence. Il poursuivit,

- Je ne sais pas comment aborder le problème, je ne connais pas nos adversaires et nous avons cessé toutes relations avec Linda, je me demande quelle décision prendre.
- Si on déposait une plainte auprès du procureur, on a subi un hold-up, ce n’est pas rien ça, et ça peut se reproduire. Il sursauta :
- Tu n'y penses pas, et le scandale tu ne le crains pas, tu ne le crains plus maintenant, tu te souviens de ce que nous a fait Linda ? Tu te rappelles que nous l'avons chassée, tu te souviens pourquoi nous l'avons chassée ? Ce n'est plus ma fille, ce n'est plus notre fille.

Du coin de l'oeil elle observait son mari, le ton montait, il s'énervait, gesticulait, son visage rougissait, comme s'il venait de manger un plat très épicé, il fallait le calmer, elle eut peur soudain qu'il lui fasse un malaise, une attaque cérébrale en pleine nuit.

Elle se tourna sur le côté, lui prit la main,

- Non dit-elle, d'un air doux et conciliant, nous ne déposerons pas de plainte, je n'ai pas plus envie que toi que le scandale éclate, je ne veux pas que notre vie soit donner en pâture aux journaux mais je ne sais pas plus que toi ce que nous devons faire.
- Dormir, dit-il, la nuit porte conseil.
- Ha, tu crois dit-elle ?

Il ne répondit pas, s'allongea, elle en fit autant, tourna l'interrupteur, les ténèbres envahirent la chambre, dehors la pluie, une pluie d'orage, l'une des dernières de la saison, frappait violemment les persiennes de bois, il y eut au loin quelques coups de tonnerre, puis le silence accompagna la nuit.

03.09.2008

Et si le bonheur....23

Depuis trois jours qu'il écumait la ville, il l'avait passée au peigne fin, parcourue en tout sens et pas plus de Linda que de fraises dans les épinards, à se demander si la vieille lui avait craché le bon morceau, la bonne ville, c'est roublard les vieux, ça a du vice dans la peau, et si elle s'était foutue de sa gueule…

A cette évocation, il sentit une montée d'adrénaline parcourir son corps, son instinct bestial reprenait le dessus, remontait jusqu'à son cerveau et son désir de vengeance déclenchait en lui une véritable folie meurtrière bien difficile et souvent impossible à maîtriser.

La légion et les combats qu'il avait menés sur le continent africain avaient fait de lui une bête à tuer et son cerveau malade n'arrivait plus à contrôler ses pulsions.

En quittant la Légion, complètement désorienté, il avait rejoint les commandos mercenaires qui évoluaient en Bolivie, quatre ans de guérilla, d'embuscades, d'enlèvements, de racket, de tortures et de viols avaient modelé son profil psychologique.

Bien connu du milieu, il travaillait maintenant à l'international, sur contrat, sous des identités et des nationalités diverses qui lui avaient permis, jusqu'alors, d'échapper à toutes les polices du monde.

Il regardait les gens passer assis sur sa moto, à cheval, les pieds rivés au sol, le moteur ronronnant, sur la place de la cathédrale, au pied de l'immense bâtisse aux lignes épurées, grandiose bloc de béton, fierté de la ville.

Il était indécis, ne savait plus comment occuper son temps, n'ayant reçu aucune instruction de Marco, il se trouvait totalement largué, abandonné.

C'est sûr, il ne s'était pas emmerdé les jours précédents, il avait connu des heures folles avec la patronne de l'hôtel mais il en avait déjà marre, de son corps, de ses caprices, toujours les mêmes mots, les mêmes gestes, ça suffisait, il lui fallait du nouveau, de la chair fraîche, quelque aventure qui lui rappellerait le bon vieux temps, qui lui redonnerait l'oubli de sa triste condition humaine.

A cet instant précis, il aperçut, de l'autre côté de la place, une jeune femme, les bras chargés de paquets, se débattre avec son sac à main, elle échappa celui-ci qui dispersa son contenu sur la chaussée et les paquets suivirent le sac.

Amusé, le motard contemplait la scène, il avait envie de rire mais soudain une idée lui traversa la tête. Rapidement il baissa sa béquille, stabilisa son engin, coupa les gaz, mis sa clé de contact dans sa poche, se précipita aux pieds de la jeune femme, ramassa les paquets, les lui tendit.

Ils se regardèrent, éclatèrent de rire, la jeune femme reprit son sérieux.
- Que pourrais-je faire pour vous remercier lui demanda-t-elle.
- Acceptez de prendre un verre avec moi, répondit-il.

Elle hésita un instant et, à sa grande surprise, elle accepta.
- Accordez-moi une heure, le temps de déposer mes achats, je suis de retour, où ? Ici ? demanda-t-elle en jetant un regard autour d'elle.

- Oui, ici, dans une heure. Ils se sourirent, elle monta dans sa voiture, démarra, intégra la circulation et disparut au bout de la rue.

Il regarda sa montre, il était 18 heures, à 19 il serait, ici, sur la place.

Il éclata de rire, se frotta les mains, comme un maquignon qui venait de conclure une excellente affaire.

Il retourna à l'hôtel, passa devant la patronne sans la regarder, prit sa clé, monta dans sa chambre, fit une grande toilette, il redescendit, passa à nouveau, toujours sans la regarder, devant la patronne, elle fit la moue, personne ne le remarqua, il sortit, reprit sa moto et attendit sur la place de la cathédrale.

A 19 heures pile elle arrêta sa voiture à côté de sa moto sur laquelle il attendait patiemment, elle baissa la vitre, il s'approcha, ils se sourirent.

- Que prend-on, la voiture ou la moto ? demanda-t-elle.
- Je vous propose la moto, on ne va pas très loin, ça ouvre l'appétit et, si vous ne connaissez pas, ça procure des sensations.
- Va pour la moto dit-elle avec un peu de crainte dans la voix. Juste un verre lui rappela-t-elle, en le regardant dans les yeux. Ils se sourirent, déjà un peu complices.

Il se pencha sur la moto, ouvrit son coffre, en sortit un casque et un coupe-vent imperméable, il les lui tendit, enfilez ça dit-il, c'est plus prudent. Elle s'exécuta.

Ils enfourchèrent la moto, il lança le moteur, il se retourna légèrement, elle se pencha vers lui pour mieux l'entendre lui dire : tenez moi par la taille, ne vous raidissez pas. Il se retourna, accéléra progressivement, s'engagea prudemment dans la circulation peu importante à cette heure-là, sur le boulevard Frédéric Garnier et prit la direction des Grottes de Matata.

C'était la première fois qu'elle chevauchait une moto, la première fois qu'elle tenait un inconnu dans ses bras, le bruit du moteur, tendre et doux, régulier dans son régime, douce musique à ses oreilles, les deux mains posées à plat sur le torse puissant, elle vivait ce moment avec plénitude.

Déjà elle ne s'appartenait plus, grisée par la vitesse, par la chaleur de ce corps qu'elle percevait au travers de la combinaison, par ce paquet de muscles qu'elle sentait jouer contre son corps, les battements de ce coeur, qui lui semblait battre à l'unisson du sien, elle se sentait prête à tout accepter, à tout abandonner, à tout abdiquer.

Mais que lui arrivait-il, quel était ce frisson étrange qui parcourait son corps, l'attrait du fruit défendu, une folie, ô combien douce, combien délicieuse, elle ne voulait pas songer à la suite, à la conclusion de cette escapade, elle était bien, heureuse, voulait vivre ce moment de bonheur et le bonheur dans sa vie n'était pas si fréquent.

Elle avait fermé les yeux, toute à sa rêverie, l'arrêt brutal de la moto lui fit reprendre conscience de la réalité, elle regarda autour d'elle, aperçu un panneau, faiblement éclairé, elle comprit que c'était le parking des grottes de Matata.

L'endroit était désert, pas une voiture, pas un bruit.
- Vous êtes sûr que c'est ouvert ? demanda-t-elle, le son de sa voix la fit frissonner.
Un rayon de lune perça la couche épaisse des nuages, donnant un peu de clarté et soudain le paysage devint moins sinistre.
- On n'a qu'à aller voir répondit-il, en béquillant sa machine il descendit, à contre-coeur elle en fit autant, machinalement il lui prit la main, elle le laissa faire.

Ils s'avancèrent sur l'étroit chemin qui conduisait aux grottes, quatre cent mètres à parcourir dans ce chemin qui surplombait les rochers frappés sans cesse au rythme du ressac et des marées.

Ne pouvant se tenir côte à côte, elle marchait devant lui, il la suivait et dans ce clair de lune, les yeux rivés sur ses hanches il était fasciné par l'ondulation de sa croupe, le coupe-vent grand ouvert flottant au vent du large battait ses flancs.

Il leur fallut se rendre à l'évidence le restaurant était fermé la grille était baissée et aucune lumière brillait à l'intérieur. Dépités ils s'immobilisèrent quelques instants comme s'ils attendaient qu'on vienne le rouvrir.
Ils ne prononcèrent pas un mot, firent demi-tour et entamèrent le chemin en sens inverse.

La lune à nouveau venait de disparaître, soudain une envie de prendre cette femme se manifesta, il s'affola, il sentit comme un étau le prendre à la gorge, il sentit la crise monter en lui, il fallait la stopper, l'anéantir, un baiser suffirait peut-être, un peu de tendresse, un tout petit peu, qui comblerait le trop grand besoin d'amour.

Elle marchait toujours devant lui, il se rapprocha, posa doucement la main sur son épaule, elle se retourna brusquement, le repoussa violemment, mais que lui voulait-il cet homme, c'était évident, comme elle avait été naïve.

Elle eut peur tout à coup, fuir, il lui fallait fuir, elle se retourna, trop tard, elle sentit deux mains puissantes la saisir à la gorge, elle se débattait, de l'air, il lui fallait de l'air, elle aurait tout donné, tout accepté pour respirer un peu, elle le suppliait dans sa tête mais il n'entendait pas, aucun son ne sortait de sa bouche, et elle eut une pensée pour son mari qui devait venir la chercher à la fin de la semaine, pour ses enfants qui connaîtraient, sans doute une autre maman, c'est bête se dit-elle.

Il tenait cette gorge dans ses deux mains de fer, pourquoi se débat-elle ? Il serrait, serrait, elle n'aurait pas dû le repousser, il ne voulait pas lui faire de mal, il voulait l'embrasser, seulement l'embrasser et il la tenait, là entre ses mains, à sa merci, il serrait fort, encore plus fort, comme on le lui avait appris, il entendit craquer les cartilages, et soudain, ce corps ne bougea plus, alors il ouvrit les mains et le corps s'affaissa lourdement sur le sol.

Hébété, il sentit le froid de la nuit le pénétrer, il regarda autour de lui, il était seul, au milieu des ténèbres qui favorisaient l'émergence de ses pulsions meurtrières, c'était toujours comme ça que ça commençait, il n'y pouvait rien, les ténèbres, la solitude, le froid, et ce roulement qui résonnait dans sa tête, qui battait la mesure au rythme de son coeur, et les images, ces images terrifiantes, que jamais il ne pourrait oublier qui se mettaient à tourbillonner devant ses yeux hagards.

Où était-il en ce moment ? Dans la jungle bolivienne, le cadavre de son meilleur ami, là, près de lui, il entendait ses cris, ses supplications de l'achever, les aboiements du sergent qui invoquait la survie.

Il n'y comprenait plus rien, il fallait donc tuer pour survivre ? Avec ses mains il se boucha les oreilles, mais les cris raisonnaient toujours dans son crâne : survie.... tuer..... survie, l'alternative.

Sans pouvoir comprendre, il prit dans sa botte le poignard qui ne le quittait jamais, comme un automate. Par trois fois, avec rage, comme s'il avait voulu tuer les mauvaises pensées qui l'habitaient, il plongea son arme dans le corps de cet ami qui agonisait croyait-il près de lui.

Sur les champs de bataille, comme dans la jungle, on ne laissait pas les cadavres derrière soi, on les mettait en terre, on récupérait les vêtements et objets personnels, il se mit en demeure de déshabiller le corps de son ami.

Consciencieusement il enleva, les uns après les autres, tous les vêtements, un rayon de lune filtra entre les nuages, une femme nue se trouvait près de lui, il passa la main sur ce corps blanc encore tiède, la peau était douce et cette douceur réveilla ses pulsions, c'était donc ça, elle ne l'avait pas rejeté, était même consentante, l'attendait couchée là près de lui, il ne fallait pas la faire attendre. Il se précipita sur elle, lui fit l'amour brutalement. Elle s'en souviendra toute sa vie, se dit-il en se retirant.

Anéanti, brisé, perdu dans ses errances, incapable de réagir, il sombra, dans un profond sommeil, près du cadavre, la main posée sur son sein.

Combien de temps resta-t-il ainsi ? Il n'aurait su le dire. Quand il se réveilla la nuit était toujours profonde, il ne regarda pas sa montre, dans ces moments là le temps n'existait pas, il ne se souvenait de rien, comme dans toutes les autres crises, il avait tout occulté, seul le cadavre était près de lui, mais, les cadavres il connaissait, il en avait vu beaucoup dans sa vie. Il se leva, l'enveloppa consciencieusement dans le coupe-vent, y ajouta les vêtements épars, et précipita le tout dans la mer, par-dessus les rochers.

02.09.2008

Et si le bonheur....22

Il remit le portable dans sa poche, un sourire sardonique sur les lèvres, il la tenait sa revanche, un frisson de plaisir parcourut tout son être, la jouissance à l'état pur, plus forte encore que dans l'extase de l'amour.

Marco savait maintenant où se trouvait Linda, cette salope, il ricanait, tout à son triomphe. Je vais en faire une pute de cette nana, il savourait ses propres écarts de langage, comme s'il lui infligeait, déjà, les outrages suprêmes.

Il se demandait encore comment il avait pu faire pour obtenir aussi facilement l'adresse de Linda, encore une histoire de nana pensa-t-il.

Pas se presser, ça devait être sa devise, il les baiserait tous ces enfants de salaud, ces enculés, José compris. On avait voulu sa perte mais il allait sortir grandi de ces épreuves et qui sait, peut-être, un jour, siègerait-il auprès du grand patron, du boss, c'est qu'il en avait, le drôle, de l'ambition.

Pas se presser, il ne fallait pas se presser, il savait se dominer, calmer ses ardeurs, il avait appris tout cela à l'école du crime, rester calme, maître de lui même, n'était-il pas l'un des meilleurs joueurs de poker de la région, une référence dans le milieu.

Seul dans sa planque, étendu, tout habillé sur le galetas qui lui servait de lit, il éprouva le besoin, soudain, impérieux, de sortir respirer un grand bol d'air.

Il se leva, se saisit naturellement de son arme posée sur la tablette du lit, la glissa dans son holster de poitrine, enfila sa veste, poussa la porte à double battant qui ouvrait sur l'extérieur, fit quelques pas.

Le pâle soleil d'automne lui sauta au visage, l'air de la colline était vif et froid.

Il frissonna, surpris de s'attarder à regarder cette nature sauvage qui l'entourait, les reflets du soleil, les rouges et or des grands arbres contrastaient étrangement avec les verts des cyprès qu'on apercevait dans la plaine, le ciel moutonné de petits nuages blancs laissait passer de longs rayons de soleil formant au sol de grandes et lumineuses taches claires.

L'espace d'un éclair, il se souvint des images découvertes un jour dans le livre de messe trouvé par hasard dans sa famille d'adoption, il souleva les épaules, chassa bien vite ces images pieuses qui lui rappelaient les heures mauvaises de sa toute première jeunesse.

Aucun bruit d'une quelconque activité humaine ne venait troubler le calme de cette nature, seuls quelques oiseaux lançaient leurs trilles en traversant le ciel, il percevait au loin la musique lancinante sensiblement atténuée par la distance, des sonnailles du troupeau de moutons que surveillait son demi-frère.

Il l'appelait ainsi mais ce n'était pas son demi-frère, c'était son compagnon de galères, d'infortune, ils s'étaient connus dans la famille d'accueil à qui, la D.A.S. S. les avait confiés tous les deux, à quelques jours d'intervalle.

Ils avaient partagé toutes les misères, toutes les vexations, les privations, toute cette vie misérable qui était la leur.

Ca les avait rapprochés, il était devenu au fil du temps comme des frères mais ils avaient voulu marquer la différence, en se considérant comme des demi-frère tant leur personnalité était différente.

Autant Marco était coléreux, vindicatif violent, ne manifestant en quelque circonstance que ce fut, le moindre sentiment, la moindre émotion, autant Camille étaient doux, tolérant, calme, amoureux de la nature, il était devenu berger, travaillait pour le compte d'une coopérative.

La montagne était son domaine, son refuge et, lorsque Marco avait besoin de disparaître pendant quelque temps, il ne posait aucune question, partageait simplement, avec lui, la baraque, sa bergerie comme il disait, construite de ses mains, en pierres sèches, ramassées l'une après l'autre pendant des décennies.

Marco s'y trouvait pleinement en sécurité, c'étaient l'une de ses planques, la plus sûre, pensait-il, aucune route n'y aboutissait, elle ne se trouvait pas près d'un chemin de randonnée, cette baraque était peu connu des gens du pays tant elle été parfaitement intégrée dans cette nature sauvage, enfin elle se trouvait à deux heures de marche du village voisin.

Depuis qu'il avait subi le coup de gueule, lors de la dernière réunion, Marco savait parfaitement que ses jours étaient en danger, prudent, il ne venait à la discothèque que le jour, et encore, empruntait-il le passage secret.

Ayant invoqué une absence de quelques jours, il donnait ses instructions par téléphone. De plus les hommes qui lui étaient restés fidèles le tenaient au courant des faits et gestes de chacun et notamment de José.

Personne ne savait qu'il n'était qu'à quelques kilomètres seulement, dans une bergerie, loin des remous des affaires.

Il concoctait tout un scénario pour régler totalement et sans bavure le sort de Linda et de son môme.

Pour l'instant le gosse était au vert il pouvait tout à loisir s'occuper de la mère, l'enlever, la conduire dans un centre spécialisé et la mettrait ensuite au turf sur le trottoir à Marseille, il lui préparer un brillant avenir.

Il ses dit qu’il n’avait plus besoin des services du motard, il avait l’adresse de son ex et sur ce coup, le motard n’avait pas été d’une grande efficacité, il composa son numéro, laissa sonner une dizaine de fois, Marco constata que le Motard n’avait pas branché son répondeur, il se souvint que c’était lui qui l’avait demandé, il valait mieux ne laisser aucune trace derrière soi, c’était un réflexe, il coupa le circuit, je rappellerai demain se promit-il.

Toutes les notes