08.12.2008
La maison d'en haut 01
Dix ans de mariage, dix ans de vie commune, cela aurait pu être dix ans de bonheur, de découvertes réciproques, de joies et de peines, dix ans d’amour en somme.
Marie sort lentement de sa nuit d'insomnie, pendant les heures d'éveil elle s'est efforcée, une fois de plus, de comprendre ce que ces dix ans avaient été pour elle. Le constat n'était pas très positif. Ce fut, elle en était certaine maintenant, dix ans de souffrance, d’attente, d’humiliation, dix ans de découragement.
Pour certains, cela peut sembler court mais pour Marie ce fut une éternité, une forme d'esclavage, bien loin de la libération prônée par les féministes.
Marie veut être honnête et ne sait plus très bien ce que cela a été pour elle, certainement un peu de tout cela, oh, bien sûr, avec un peu de joie, mais infiniment de peine, avec beaucoup d’espoir mais encore plus de désillusion, avec cependant des liens tellement serrés, des fils si ténus qu’ils vous emprisonnent à vous faire hurler de douleur et de désespoir.
Marie ne sait plus comment faire, depuis des mois et des mois elle tourne en rond, repassant chaque fois et sans cesse par le point de départ, elle ne sait vraiment plus comment en sortir, et même si elle a envie d’en sortir.
Cependant, elle sait que si elle reste ainsi l’esclave, la servante, elle aura choisi définitivement, sans espoir de retour, l’abnégation, le suicide moral, l’abolition de son être intime, elle aura choisi de ne plus vivre pour que les autres vivent mieux.
Et ces vacances qui approchent. Comme tous les ans, son mari, seigneur et maître, a décidé qu’elles se passeraient dans la propriété familiale, auprès de son père et de sa mère, au milieu de ses huit frères et sœurs tous mariés et déjà tous pères ou mères de famille.
Ces vacances pour lui et forcément pour ceux à qui il les impose, sont devenues une tradition avec toutes les contraintes que cela comporte pour ceux qui ne veulent pas accepter cette tradition.
Il est tôt ce matin. Son mari est déjà parti à son travail, dans une heure Marie va se lever, elle va préparer ses enfants qui déjà s’impatientent dans leur chambre, et sa journée, une journée de dur labeur, une journée de mère de famille, une fois encore, va commencer.
Mais elle savoure le répit qu’elle s’accorde. Elle aime rester allongée dans son lit, les yeux mi-clos, l’esprit encore rempli de ses rêves de la nuit, elle émerge lentement à la réalité dans cette chambre bien close. Les volets sont fermés, les fenêtres ouvertes, elle guette chacun des bruits familiers du village qui s’éveille.
Ce sont des moments qu’elle ne sacrifierait pour rien au monde, ces instants lui sont précieux, ils lui sont surtout nécessaires et même indispensables.
Pendant ces minutes elle poursuit les rêves de la nuit, elle les fond, les mélange avec la réalité. Elle a le don de les transformer en souvenirs bien vivants. Elle vit à sa guise, rien ni personne ne peut contrarier le cours de son esprit, elle peut être heureuse ou malheureuse à son gré, suivant sa fantaisie ou son humeur, c’est son jardin secret, cette partie d’elle-même qui lui appartient, en pleine propriété, c’est son univers, son monde, elle y rencontre ceux qu’elle a choisis, les transforme, les modèle à son image ou à son reflet.
Aujourd’hui elle songe à ce que seront ses vacances si elle ne se décide pas. Elle voit cette immense maison familiale dans la campagne bourguignonne, ses beaux-frères et ses belles-sœurs défilent les uns après les autres devant ses yeux, elle les imagine avec tellement d'acuité, d’intimité qu’elle se surprend à entrouvrir les paupières afin d’être certaine qu’ils ne sont pas là devant elle, alignés dans cette chambre comme des parents autour d’un défunt.
Il n'y a personne autour d'elle cela la rassure et elle constate qu’elle est bien encore vivante, elle voit Denis avec sa superbe, son arrogance, ses idées de grandeur qui ont tant d’influence sur son mari, voit Nicole qui lui fait ses confidences sur sa vie de débauche et sur la virilité des amants qu’elle reçoit dans le lit conjugal encore chaud de la présence de son mari, voit sa belle-mère faisant crise sur crise, nerveuse, tendue, hystérique, frivole et très mondaine, elle voit Jean l'adorable petit dernier, tellement différent de ses frères que personne ne le considère comme un fruit pur de la famille, mais plutôt comme le résultat d’une faute maternelle, le résultat d’une escapade.
Et puis il y a surtout son beau-père, un homme petit, maladif, qui se croit obligé de faire du charme à ses belles-filles et qui considère qu’il serait pour elles de mauvais goût de ne pas y répondre favorablement.
Marie ne peut supporter la vue de cet homme, elle en a la nausée, elle n’a jamais pardonné à son mari de lui avoir imposé de rester seule auprès de son père alors que celui-ci avait à son égard des gestes équivoques, un peu trop suggestifs et beaucoup trop lourds de significations.
Non, décidément, elle ne peut se faire à l’idée de vivre pendant un mois au sein de ce groupe en prise directe avec les problèmes familiaux qui vont naturellement se poser comme chaque année.
Non, elle n’ira pas passer ses vacances à faire le ménage ou la cuisine, l'arrosage du jardin ou les courses, toute l’année elle a consciencieusement rempli ses tâches ménagères, a pris soin de ses trois enfants et de son mari, a soigné son intérieur, accueilli ses amis, assuré les travaux de jardinage, a fait ses conserves pour l’hiver, taillé ses arbres fruitiers, elle est exténuée, elle a besoin de repos, de vacances, mais des vacances bien à elle, veut voir autre chose, d’autres gens, d’autres paysages, veut être seule, pour faire le point, pour réfléchir.
Elle ne sait comment faire, ni comment s’y prendre, et d’abord, où peut-elle aller ? Tous ses amis ont des projets ou sont déjà partis, elle rêve de vacances fabuleuses, exceptionnelles, en tout cas, hors du monde et du temps, dans un pays étranger, au milieu d'espaces inconnus où elle sera seule, sans ses enfants, sans son mari, aura perdu jusqu’à son identité, le travail qui lui sera confié, ou plutôt, qu’elle aura choisi, deviendra un plaisir, les êtres qui l'entoureront ne seront que tendresse, bonté, amour, on ne parlera pas d’argent ni de temps, la vie s'écoulera tout simplement. Et c’est tout.
Elle sera heureuse, légère, entourée de musique, percevra plus intimement les êtres et les choses, vivra en osmose avec la musique, elle ne pensera plus, ne réfléchira plus, vivra enfin ses rêves.
Chacun en ce monde a besoin d’un havre de paix, ne fut-ce qu’un instant, elle a besoin de s’arrêter, de souffler un peu, de se reposer ne serait-ce que quelques jours.
Mais elle a peur d’affronter son mari, comment peut-il se faire à l’idée que Marie passe ses vacances seule, oh, ce n’est pas qu’il soit jaloux, depuis bien longtemps hélas il lui a rendu sa liberté sexuelle pour mieux profiter de la sienne sans doute, mais cette liberté dont elle ne se sert pas doit être compensée par un travail ménager irréprochable.
Elle fait tout ce qu’elle peut mais elle est exténuée, et malgré toute son application, tout le courage qu’elle déploie, ce n’est que reproches, réflexions et parfois punitions. Oui, elle n’est qu’une esclave qui redoute le Maître, qui n’existe que pour lui, que par lui, pour sa seule satisfaction lui qui, à l’occasion, frappe, corrige si cela lui paraît nécessaire et qu’il faut remercier en vertu d'un vieux proverbe arabe : bas ta femme tous les matins si tu ne sais pas pourquoi, elle, du moins, le saura bien.
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