09.12.2008

La maison d'en haut 02

Marie ne s'est jamais rebellée, elle a accepté cette vie parce qu’elle aime ses enfants et puis parce qu’elle pense qu’à force de persévérance, l’âge aidant, son mari finira bien un jour par prendre conscience de son attitude, alors peut-être qu’une autre vie sera possible.

En retour elle demande peu de chose, un mois, quatre petites semaines de repos, après tout, on accorde bien maintenant des permissions aux prisonniers de droit commun, même aux autres du reste, pourquoi n’aurait-elle pas droit à sa permission ?

C’est décidé, ses raisons sont solides, sa résolution est prise, ce soir elle parlera à son mari.

Les jours ont passé, très vite, les rapprochant un peu plus du grand départ, elle ne sait comment elle a réussi à engager la discussion, ni où elle a puisé le courage nécessaire pour tenir tête à son mari, elle ne veut plus s’en souvenir, elle veut oublier, a-t-il accepté de bonne grâce ? Peu importe, ce qu’elle sait, c’est qu’elle a tenu bon.

En définitive elle partira seule, où ? Elle ne le sait pas, avec qui? Peu lui importe, quelques jours auparavant elle avait lu dans les petites annonces d’un grand quotidien qu’un écrivain recherchait pendant un mois une correctrice pour son nouveau roman.

Au hasard elle avait précisé à son mari qu’elle avait posé sa candidature et qu’elle avait été retenue, c'était un pieux mensonge, mais que n’aurait-elle fait pour jouir d'un peu de liberté, il ne lui avait demandé aucune précision ayant compris qu’elle n’en dirait pas plus, malgré les coups qu'elle avait reçus et dont elle gardait les traces sur son sein gauche.

Mais que lui importait cela, la satisfaction d’un désir légitime valait bien quelques instants de douleur, fussent-ils intenses.

Les enfants étaient partis la veille, demain ce serait leur tour, pour la première fois depuis dix ans ils partiraient le même jour mais chacun de son côté, Marie avait fait une seule concession : elle réintégrerait le domicile conjugal quelques heures avant le retour de son mari et de ses enfants, en sorte de les accueillir comme si elle n’était jamais partie.

Demain sa vie allait s’ouvrir sur des horizons nouveaux. Pour l’heure elle est étendue là, sur son lit, dans cette grande chambre qui est la leur, son mari dort dans l'un des lits jumeaux depuis déjà longtemps, comme chaque soir elle attend le sommeil mais elle ne fait rien pour le provoquer, elle n’est pas pressée de basculer pour quelques heures dans le néant.

Comme chaque soir elle veut se raconter des histoires, son histoire, elle veut provoquer ses rêves, les orienter, elle veut déjà vivre ses vacances, elle aura comme cela un jour de plus, que va-t-elle faire ? Vers quelles régions inaccessibles au commun des mortels va-t-elle se diriger ? Quels gens va-t-elle rencontrer ? Que va-t-elle leur dire ? Et d’abord, comment va-t-elle partir ?

En voiture peut-être ? Non, elle appréhende ce moyen de transport surtout depuis qu’elle a eu son accident, depuis ce jour où elle a pensé que tout ce qu’elle avait de plus cher au monde, ses enfants, avaient disparu, victimes de la folie meurtrière des assassins du dimanche.

Non, elle empruntera l’avion, ce moyen de transport fabuleux dont elle a toujours rêvé mais que jamais les circonstances ne lui ont permis de prendre, ces monstres géants qui sillonnent les cieux et qui d’un seul coup d’ailes vous transporte dans ces pays lointains qui sentent bon les odeurs exotiques.

Marie a toujours pensé partir, mais elle avait peur d'avoir la tentation de ne jamais revenir. Alors, c'est décidé, elle ne prendra pas l’avion, dans son esprit, ce n'est pas un voyage définitif, sans espoir de retour, ou tout du moins pas encore.

Elle partira à pied, sera plus près de la nature, pourra s’arrêter où bon lui semble, longera la route qui serpente la colline, s’engagera profondément au cœur des forêts, se désaltèrera aux sources d’eau claire, dormira dans les jachères ou dans les granges abandonnées, observera les oiseaux qui lui feront cortège, laissera le soleil caresser son visage, le vent gonfler ses cheveux.

Elle se sent bien, le sommeil l’enveloppe lentement, il lui semble que son corps entre en lévitation, de plus en plus légère, elle quitte la route qui s’ouvrait devant elle, descend vers la rivière coulant paisiblement en bas du coteau, le bruissement de l'eau est apaisant, hypnotique.

Le sommeil s’insinue en elle de plus en plus profondément, elle aperçoit une barque à demi cachée par les hautes herbes, s’en approche, ses pas sont de plus en plus lourds, ses gestes deviennent imprécis, elle se laisse tomber au fond de la barque qui se met à glisser seule, sans bruit, au fil du courant.

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