10.12.2008
La maison d'en haut 03
Depuis combien de temps vogue-t-elle ainsi ?
Lorsqu’elle reprend conscience, la barque est arrêtée, correctement rangée près de la berge, elle s’est frayée un chemin entre les nénuphars, la végétation fait au-dessus de sa tête une voûte de verdure qui lui cache le ciel, le soleil a disparu, elle regarde intriguée autour d’elle, il n’y a personne, seuls les chants d’oiseaux troublent le silence, pas un souffle d’air, pas un bruissement de feuille, pas une voix humaine, elle n’ose faire un mouvement de peur de rompre le charme.
Pourtant, en prêtant l’oreille, elle entend au loin une musique étrange, ne peut distinguer la mélodie pas plus que les instruments qui la chantent, elle est intriguée, attirée, cette musique vient du haut de la colline, au-delà du jardin qui descend jusqu’au ruisseau.
Comme une automate, Marie se lève, saute sur la berge, elle perçoit les battements de son cœur qui martèlent sa poitrine comme un galop de cheval raisonnant sur le sol. Une étrange sensation s’installe en elle, est-ce la peur ? Non, elle n’ait pas angoissée, plutôt surprise, cette musique l’attire, elle sent comme une force supérieure la guider, comme un désir impérieux lui commander d’aller là-haut, au-delà du jardin, tout en haut de la colline.
Elle commence sa marche, de ses deux bras tendus écarte les hautes herbes pour se faire un passage, suit ce qui avait dû être il y a bien longtemps, à moins que ce ne fut hier, une allée bordée de rosiers.
Elle est émerveillée, subjuguée, aperçoit de place en place entre les hautes herbes des taches de teintes multiples, il lui semble que les roses ont fleuri sur les herbes, c'est une féerie de couleurs.
Plus elle avance, plus cette musique devient perceptible, plus elle se fait ensorcelante. Marie est prise sous le charme, elle gravit maintenant quelques marches de pierre recouvertes de mousse et usées par le temps, quelques ifs charnus dessinent un jardin à la française réhaussé par des vestiges de balustres reliés entre eux par une chaîne aux trois-quarts rongée par la rouille. C’est vieux, d'une beauté tranquille, un coin de paradis.
Le ciel est uni, sans profondeur, sans nuages, sans couleur aussi ; soudain, en levant la tête, elle aperçoit en face d’elle, encadrée par des arbres centenaires, une étrange maison aux toits pointus, aux tuiles vieillies par les intempéries, plantée là sur une terrasse de pierres taillées qui forme un promontoire, elle est flanquée sur sa gauche d’une tour ronde dont la pointe s’élève dans le ciel, les volets sont ouverts, la musique vient de l’intérieur, tout alentour dénote l’abandon, l’absence de vie, et pourtant il y a cette musique et ces volets ouverts.
Sur la droite, une excavation géante ouvre sa gueule béante au ras du sol, des fleurs étranges, curieuses, immenses, parsèment le sol rocailleux, on devine qu’elles se sont plantées là au gré du vent au milieu d’un champ de coquelicots, c’est un décor fabuleux, l'expression la plus pure d'une nature sauvage.
Elle reste là un long moment, le souffle court, observant les lieux comme si elle redoutait d'être surprise. Puis, reprenant sa respiration, elle reste sans pouvoir se décider à monter les quelques marches de pierre brute conduisant sur la terrasse.
Elle hésite, voudrait fuir, ou tout au moins se réveiller, n’en a ni la force ni le courage, elle doit poursuivre, doit continuer, elle veut savoir, peut-être est-ce l’aboutissement de ses rêves ? Peut-être a-t-elle quitté la terre ? Peut-être son esprit erre-t-il dans cet infini dont on lui a tant parlé depuis sa plus tendre enfance, à quel rendez-vous se rend-elle ? A quels rites mystérieux va-t-elle assister ? Est-ce le ciel ? Le purgatoire, ou l’enfer ? Doit-elle expier ses fautes ? Mais de quelles fautes est-elle coupable ? Vient-elle au contraire de découvrir le paradis perdu ? Tous les clichés de sa jeunesse affluent à sa mémoire.
Allons, il lui faut poursuivre, on ne déclenche pas impunément des mécanismes inconnus, elle a peut-être trop flirté avec les rêves, aujourd’hui ils se vengent, ce n’est plus elle qui les dirige, les oriente, ce sont eux qui s’emparent de son corps après avoir disposé de son esprit.
Elle ne peut plus reculer, ne peut échapper à son destin, il faut aller plus loin, il faut avancer, alors elle reprend son ascension.
A pas comptés, elle gravit les marches et débouche enfin sur la terrasse, s’approche tremblante de la maison, essaie de voir à l’intérieur au travers des vitres, entrevoit indistinctement une grande salle.
Elle frappe à l’une des portes mais personne ne répond, timidement elle fait le tour de la maison, contourne la tour, la porte d’entrée est grande ouverte, la musique éclate à ses oreilles, elle se sent submergée, entraînée, n’a plus aucune résistance, elle se laisse guider, entre, pénètre dans un vaste couloir qui débouche sur la grande salle, l’unique salle de cette maison.
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