13.12.2008
La maison d'en haut 06
Sans bruit, le maître de céans pénétre dans la salle, ne dit pas un mot, ne fait pas un geste, pas un regard pour les deux femmes, prend place derrière son bureau.
En sortant, la femme lui jette un long regard, un imperceptible sourire s’est figé au coin de ses lèvres, malgré une apparente humilité, elle a dans sa démarche, souple, décidée, l’allure d’une conquérante des temps modernes.
Manguy se sent toute petite, écrasée, sans réaction, le Maître de céans regarde fixement, intensément le feu, puis il tourne lentement la tête en direction de Manguy, elle accroche son regard.
- Assieds-toi Manguy, nous avons à parler. Voilà, dit-il en posant ses deux mains bien à plat sur le cahier rouge disposé sur le bureau, c’est un roman, c’est mon roman, je l’ai rédigé moi-même, je te demande de le lire, prends le temps qu’il te faudra, je veux que tu te mettes à la place de mes personnages, que tu comprennes leurs motivations, je veux qu’ils t’inspirent des sentiments, je veux que tu analyses leurs réactions de haine, d’amour, de pitié, d’indifférence ou de mépris, je veux qu’ils deviennent pour toi des êtres vivants, que tu te fondes en eux. Je veux de ta part une critique sérieuse, sur l'histoire, le style, la syntaxe.
Il la regardait, quêtant une approbation.
- Je ferai de mon mieux, dit-elle.
- Non, Manguy, faire de son mieux ce n’est pas suffisant, il faut te dépasser, l’être humain dispose de ressources infinies, pour la plupart encore méconnues, et particulièrement les êtres sensibles, comme toi Manguy les artistes peuvent se dépasser,aller jusqu’à la folie, Manguy, la folie, qui pour moi est l’expression sublime du génie.
Manguy, je sens que ce que nous allons vivre ensemble va être fabuleux, j’avais besoin de toi, et je sais maintenant que tu avais besoin de moi, il faut que nos forces, que nos esprits, que nos âmes se fondent en un même courant. Il faut que nous ne sachions plus, quand cette œuvre sera terminée, qui a fait quoi.
Il s’enflammait en développant ses idées, s’exaltait, ses yeux rayonnaient d’une étrange lueur, il regardait profondément Manguy, comme s’il avait voulu pénétrer en elle, dans son être le plus intime, comme s’il avait voulu la marquer de son empreinte.
Il poursuivit.
- N’oublie pas Manguy qu'ici tu vis hors du temps, hors des choses et du monde, aussi, rien de ce que tu verras ou de ce que tu entendras ne devra t’étonner, ne devra te faire peur aussi, je sais que parfois ça te sera difficile, mais tu devras me faire confiance et croire en moi aveuglément même si toutes les apparences me condamnent.
Ah, j’oubliais, tu es libre ici, Manguy, ce que tu vas faire tu l’as accepté, ce que tu vas vivre tu l’as désiré, ici, personne n’impose à quiconque quoi que ce soit, si tu en as envie ou si tu en éprouves le besoin, tu peux sortir, te promener librement et à ta guise dans la propriété, tu seras peut-être surprise par certaines manifestations mais jamais tu ne devras poser de questions, ici on ne viole pas les autres mais, de même et en retour, on n’admet pas être violé.
Or les questions sont le plus sûr moyen de violer les êtres. Par le questionnement, on leur impose une réponse, alors qu'ils n’avaient peut-être pas le désir de se dévoiler, c'est donc une forme de viole moral et, l'on ne sait jamais si la réponse obtenue est l'expression de la vérité ou, s'il ne s'agit pas d'un mensonge. Les questions, vois-tu Manguy, sont le plus sûr moyen de fausser les rapports entre les êtres.
Immobile, attentive, Manguy écoute parlait le Maître. Tout est étrange dans cette maison, une impression qu'elle ne peut définir taraude son esprit.
Oh, Manguy, les repas, il n’y a pas d’obligation, tu manges à ta guise, tu n’attends personne, quand tu as faim, tu trouveras toujours tout ce qui pourra apaiser ta faim et ta soif, tu dormiras lorsque tu en ressentiras le besoin, le jour ou la nuit, peu importe, tu es libre Manguy, ici, il n’y a pas de contraintes, et pour le reste Manguy, pour toutes tes autres satisfactions, tu as ton esprit Manguy, la libération qu’elle qu’elle soit vient toujours par l’esprit, l’esprit est libre et lui seul peut libérer le corps, mais prends garde, Manguy, si l’esprit peut libérer le corps, il peut aussi l’asservir, et tu auras toujours un choix à faire.
Pardonne-moi de te laisser seule maintenant, dit-il en se levant, d’autres tâches m’appellent. Il ne précise pas les qu'elles.
Elle le voit disparaître par l’escalier de la tour, entend les marches qui craquent sous les pas pesants de l’homme, entend là-haut une porte se refermer, puis le silence reprend possession des lieux.
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