15.12.2008
La maison d'en haut 07
Tout est feutré dans cette maison , songe-t-elle, le silence est apaisant, mais le grand silence l'angoisse terriblement.
Assise près du feu, elle regarde les flammes qui dansent autour des bûches. Elle les fixe avec intensité, sans un battement de cil, ces flammes sont légères, envoûtantes, d’une mobilité infinie.
A force de les observer, peut-être aussi par la fatigue du regard, elles lui semblent dessiner des arabesques étranges, la fumée bleutée qui s’en dégage est, transparente, et se trouve aussitôt aspirée vers le ciel, bientôt elle ne voit plus que ce feu qui emplit tout son champ de vision, tout son regard, elle perd la notion du réel, mais ne l’a-t-elle pas déjà perdue depuis longtemps ?
Les bûches se creusent, se tordent de douleur sans doute, elle les voit pleurer des larmes brûlantes, entend leurs plaintes qui lui déchirent l’âme, et sont d’une résonance tellement humaine qu'elle est prête à partager leur douleur sans aller,pense-t-ellejusqu'à l'immolation.
Elle voit les landiers de fer brut qui supportent le bois, le tourne-broche, dont l’extrémité forgée en forme de fer de lance pointe son doigt vers elle, le pare-feu tressé de petits fils métalliques. Leurs images déformées par les gaz de chaleur lui semblent des instruments de torture du Moyen-Age.
Elle imagine les bûches de l’Inquisition, elle voit ces hérétiques jetés au bûcher, ils se tordent, tendent les bras vers le ciel, implorent la clémence, le pardon d’ils ne savent quel crime, sinon celui d’être nés trop tôt, ils crient, ils hurlent, ils supplient, ils exhalent une plainte si intense, si désespérée, si longue, qu’au travers du temps elle raisonne encore à ses oreilles.
Elle pense à ceux qui volontairement s’immolent par le feu. Aurait-elle le courage d’un acte de cette nature, hors du commun ? Il lui faudrait sans doute beaucoup de courage ou peut-être avoir touché le fond de la misère, de la souffrance humaine.
Soudain, la musique éclate dans la pièce, elle est pourtant seule, on dirait une symphonie, peut-être du Berlioz, elle ne sait, fait pourtant appel à sa mémoire, il ne semble pas qu’elle ait jamais entendu ce passage, elle voudrait pourtant bien savoir, elle écoute toujours, assise auprès du feu, elle est comme engourdie, décidément tout est étrange ici, mais elle accepte cela, tout simplement.
Depuis combien de temps est-elle immobile ? Elle a dû s’assoupir; lorsqu’elle rouvre les yeux elle voit toujours les bûches se consumer dans la cheminée, c’est curieux, il lui semble que ce sont toujours les mêmes bûches, en tout cas elle n’a vu ni entendu personne garnir le feu, pourtant le Maître de céans est derrière son bureau, il écrit ; en face d’elle, assise dans un fauteuil, la femme au regard étrange lit une revue les jambes repliées sous elle.
La nuit a recouvert de son épais manteau cette maison d’en haut, les volets ne sont pas clos, par les portes-fenêtre on ne distingue aucune clarté extérieure, pas une étoile dans le ciel noir.
Elle ne fait pas un geste, ni l’un ni l’autre de ses hôtes ne l’ont vu s’éveiller, elle s’empresse de fermer ses yeux à demi, comme ça elle peut les observer sans qu'ils s'en aperçoivent.
Quel est cet homme, un romancier sans doute, peut-être aussi un peintre, est-il célèbre ? Elle ne peut le dire, il n’a pas d’âge , songe-t-elle, - trente ans, quarante, cinquante, ou plus, non, vraiment, elle ne peut lui donner d’âge, ses cheveux sont noirs, les tempes cependant sont un peu grisonnantes, le visage est anguleux, les pommettes saillantes, porte des lunettes d’écailles, un pantalon blanc serré à la ceinture, afine sa silhouette. Une chemise blanche à col mao, brodée de deux motifs rouge sang, dont les manches sont très amples, le boutonnage sur le devant est assuré par de gros boutons dorés, il porte autour du cou une grosse chaîne en métal doré à laquelle se trouve suspendue une sorte de grosse croix grecque au milieu de laquelle brille une très jolie pierre, peut-être une améthyste.
Manguy désorientée mais fascinée, poursuit son examen. Est-il marié ? il lui est impossible de répondre, elle ne voit ni bague ni alliance à l'un quelconque de ses doigts. Quelles relations entretient-il la avec la femme au regard étrange assise en face d’elle?
La femme elle non plus, ne porte pas d’alliance, rien que des bagues en métal argenté de formes étranges, l’une de ses mains en est parée à chaque doigt. C'est original et ça semble bien correspondre à sa personnalité.
Cette femme est troublante, inquiétante même, les cheveux sont courts, d’un noir d’encre, elle porte un jean blanc, immaculé, un pull bleu d’azur, court, moulantsuperbement sa poitrine dont les rondeurs un peu fortes accrochent le regard.
La voilà qui s’arrête de lire, tourne légèrement la tête et regarde intensément l’homme absorbé par son écriture.
- Je suis inquiète pour cette nuit , dit-elle à l’homme, - j’ai peur qu’il revienne une fois encore.
- Nous verrons bien, répond-t-il, j’ai pris toutes mes précautions.
- Je sais mais j’ai peur quand même, il a fait beaucoup de mal la nuit dernière, je pensais qu’on aurait pu régler le problème autrement, nous en sommes réduits à le faire disparaître, j’ai fait creuser une fosse près de la rivière, caché sous les arbres.
- ne t'en fais pas, reprit l'homme, tout se passera bien. Mais je t'en prie si tu entends du bruit cette nuit, n'appelle pas ta mère, précisa-t-il d’un air sous-entendu.
- Crois-tu qu’après nous pourrons vivre en paix, demanda la femme ?
- Peut-être, mais qui le sait ?
La femme poursuivit d'un air inquiet.
- j'ai peur qu’ils ne soient plusieurs.
- Chut, murmura l'homme, Manguy vient de bouger, ce n’est pas la peine de l’affoler.
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