15.12.2008
La maison d'en haut 07
Tout est feutré dans cette maison , songe-t-elle, le silence est apaisant, mais le grand silence l'angoisse terriblement.
Assise près du feu, elle regarde les flammes qui dansent autour des bûches. Elle les fixe avec intensité, sans un battement de cil, ces flammes sont légères, envoûtantes, d’une mobilité infinie.
A force de les observer, peut-être aussi par la fatigue du regard, elles lui semblent dessiner des arabesques étranges, la fumée bleutée qui s’en dégage est, transparente, et se trouve aussitôt aspirée vers le ciel, bientôt elle ne voit plus que ce feu qui emplit tout son champ de vision, tout son regard, elle perd la notion du réel, mais ne l’a-t-elle pas déjà perdue depuis longtemps ?
Les bûches se creusent, se tordent de douleur sans doute, elle les voit pleurer des larmes brûlantes, entend leurs plaintes qui lui déchirent l’âme, et sont d’une résonance tellement humaine qu'elle est prête à partager leur douleur sans aller,pense-t-ellejusqu'à l'immolation.
Elle voit les landiers de fer brut qui supportent le bois, le tourne-broche, dont l’extrémité forgée en forme de fer de lance pointe son doigt vers elle, le pare-feu tressé de petits fils métalliques. Leurs images déformées par les gaz de chaleur lui semblent des instruments de torture du Moyen-Age.
Elle imagine les bûches de l’Inquisition, elle voit ces hérétiques jetés au bûcher, ils se tordent, tendent les bras vers le ciel, implorent la clémence, le pardon d’ils ne savent quel crime, sinon celui d’être nés trop tôt, ils crient, ils hurlent, ils supplient, ils exhalent une plainte si intense, si désespérée, si longue, qu’au travers du temps elle raisonne encore à ses oreilles.
Elle pense à ceux qui volontairement s’immolent par le feu. Aurait-elle le courage d’un acte de cette nature, hors du commun ? Il lui faudrait sans doute beaucoup de courage ou peut-être avoir touché le fond de la misère, de la souffrance humaine.
Soudain, la musique éclate dans la pièce, elle est pourtant seule, on dirait une symphonie, peut-être du Berlioz, elle ne sait, fait pourtant appel à sa mémoire, il ne semble pas qu’elle ait jamais entendu ce passage, elle voudrait pourtant bien savoir, elle écoute toujours, assise auprès du feu, elle est comme engourdie, décidément tout est étrange ici, mais elle accepte cela, tout simplement.
Depuis combien de temps est-elle immobile ? Elle a dû s’assoupir; lorsqu’elle rouvre les yeux elle voit toujours les bûches se consumer dans la cheminée, c’est curieux, il lui semble que ce sont toujours les mêmes bûches, en tout cas elle n’a vu ni entendu personne garnir le feu, pourtant le Maître de céans est derrière son bureau, il écrit ; en face d’elle, assise dans un fauteuil, la femme au regard étrange lit une revue les jambes repliées sous elle.
La nuit a recouvert de son épais manteau cette maison d’en haut, les volets ne sont pas clos, par les portes-fenêtre on ne distingue aucune clarté extérieure, pas une étoile dans le ciel noir.
Elle ne fait pas un geste, ni l’un ni l’autre de ses hôtes ne l’ont vu s’éveiller, elle s’empresse de fermer ses yeux à demi, comme ça elle peut les observer sans qu'ils s'en aperçoivent.
Quel est cet homme, un romancier sans doute, peut-être aussi un peintre, est-il célèbre ? Elle ne peut le dire, il n’a pas d’âge , songe-t-elle, - trente ans, quarante, cinquante, ou plus, non, vraiment, elle ne peut lui donner d’âge, ses cheveux sont noirs, les tempes cependant sont un peu grisonnantes, le visage est anguleux, les pommettes saillantes, porte des lunettes d’écailles, un pantalon blanc serré à la ceinture, afine sa silhouette. Une chemise blanche à col mao, brodée de deux motifs rouge sang, dont les manches sont très amples, le boutonnage sur le devant est assuré par de gros boutons dorés, il porte autour du cou une grosse chaîne en métal doré à laquelle se trouve suspendue une sorte de grosse croix grecque au milieu de laquelle brille une très jolie pierre, peut-être une améthyste.
Manguy désorientée mais fascinée, poursuit son examen. Est-il marié ? il lui est impossible de répondre, elle ne voit ni bague ni alliance à l'un quelconque de ses doigts. Quelles relations entretient-il la avec la femme au regard étrange assise en face d’elle?
La femme elle non plus, ne porte pas d’alliance, rien que des bagues en métal argenté de formes étranges, l’une de ses mains en est parée à chaque doigt. C'est original et ça semble bien correspondre à sa personnalité.
Cette femme est troublante, inquiétante même, les cheveux sont courts, d’un noir d’encre, elle porte un jean blanc, immaculé, un pull bleu d’azur, court, moulantsuperbement sa poitrine dont les rondeurs un peu fortes accrochent le regard.
La voilà qui s’arrête de lire, tourne légèrement la tête et regarde intensément l’homme absorbé par son écriture.
- Je suis inquiète pour cette nuit , dit-elle à l’homme, - j’ai peur qu’il revienne une fois encore.
- Nous verrons bien, répond-t-il, j’ai pris toutes mes précautions.
- Je sais mais j’ai peur quand même, il a fait beaucoup de mal la nuit dernière, je pensais qu’on aurait pu régler le problème autrement, nous en sommes réduits à le faire disparaître, j’ai fait creuser une fosse près de la rivière, caché sous les arbres.
- ne t'en fais pas, reprit l'homme, tout se passera bien. Mais je t'en prie si tu entends du bruit cette nuit, n'appelle pas ta mère, précisa-t-il d’un air sous-entendu.
- Crois-tu qu’après nous pourrons vivre en paix, demanda la femme ?
- Peut-être, mais qui le sait ?
La femme poursuivit d'un air inquiet.
- j'ai peur qu’ils ne soient plusieurs.
- Chut, murmura l'homme, Manguy vient de bouger, ce n’est pas la peine de l’affoler.
13.12.2008
La maison d'en haut 06
Sans bruit, le maître de céans pénétre dans la salle, ne dit pas un mot, ne fait pas un geste, pas un regard pour les deux femmes, prend place derrière son bureau.
En sortant, la femme lui jette un long regard, un imperceptible sourire s’est figé au coin de ses lèvres, malgré une apparente humilité, elle a dans sa démarche, souple, décidée, l’allure d’une conquérante des temps modernes.
Manguy se sent toute petite, écrasée, sans réaction, le Maître de céans regarde fixement, intensément le feu, puis il tourne lentement la tête en direction de Manguy, elle accroche son regard.
- Assieds-toi Manguy, nous avons à parler. Voilà, dit-il en posant ses deux mains bien à plat sur le cahier rouge disposé sur le bureau, c’est un roman, c’est mon roman, je l’ai rédigé moi-même, je te demande de le lire, prends le temps qu’il te faudra, je veux que tu te mettes à la place de mes personnages, que tu comprennes leurs motivations, je veux qu’ils t’inspirent des sentiments, je veux que tu analyses leurs réactions de haine, d’amour, de pitié, d’indifférence ou de mépris, je veux qu’ils deviennent pour toi des êtres vivants, que tu te fondes en eux. Je veux de ta part une critique sérieuse, sur l'histoire, le style, la syntaxe.
Il la regardait, quêtant une approbation.
- Je ferai de mon mieux, dit-elle.
- Non, Manguy, faire de son mieux ce n’est pas suffisant, il faut te dépasser, l’être humain dispose de ressources infinies, pour la plupart encore méconnues, et particulièrement les êtres sensibles, comme toi Manguy les artistes peuvent se dépasser,aller jusqu’à la folie, Manguy, la folie, qui pour moi est l’expression sublime du génie.
Manguy, je sens que ce que nous allons vivre ensemble va être fabuleux, j’avais besoin de toi, et je sais maintenant que tu avais besoin de moi, il faut que nos forces, que nos esprits, que nos âmes se fondent en un même courant. Il faut que nous ne sachions plus, quand cette œuvre sera terminée, qui a fait quoi.
Il s’enflammait en développant ses idées, s’exaltait, ses yeux rayonnaient d’une étrange lueur, il regardait profondément Manguy, comme s’il avait voulu pénétrer en elle, dans son être le plus intime, comme s’il avait voulu la marquer de son empreinte.
Il poursuivit.
- N’oublie pas Manguy qu'ici tu vis hors du temps, hors des choses et du monde, aussi, rien de ce que tu verras ou de ce que tu entendras ne devra t’étonner, ne devra te faire peur aussi, je sais que parfois ça te sera difficile, mais tu devras me faire confiance et croire en moi aveuglément même si toutes les apparences me condamnent.
Ah, j’oubliais, tu es libre ici, Manguy, ce que tu vas faire tu l’as accepté, ce que tu vas vivre tu l’as désiré, ici, personne n’impose à quiconque quoi que ce soit, si tu en as envie ou si tu en éprouves le besoin, tu peux sortir, te promener librement et à ta guise dans la propriété, tu seras peut-être surprise par certaines manifestations mais jamais tu ne devras poser de questions, ici on ne viole pas les autres mais, de même et en retour, on n’admet pas être violé.
Or les questions sont le plus sûr moyen de violer les êtres. Par le questionnement, on leur impose une réponse, alors qu'ils n’avaient peut-être pas le désir de se dévoiler, c'est donc une forme de viole moral et, l'on ne sait jamais si la réponse obtenue est l'expression de la vérité ou, s'il ne s'agit pas d'un mensonge. Les questions, vois-tu Manguy, sont le plus sûr moyen de fausser les rapports entre les êtres.
Immobile, attentive, Manguy écoute parlait le Maître. Tout est étrange dans cette maison, une impression qu'elle ne peut définir taraude son esprit.
Oh, Manguy, les repas, il n’y a pas d’obligation, tu manges à ta guise, tu n’attends personne, quand tu as faim, tu trouveras toujours tout ce qui pourra apaiser ta faim et ta soif, tu dormiras lorsque tu en ressentiras le besoin, le jour ou la nuit, peu importe, tu es libre Manguy, ici, il n’y a pas de contraintes, et pour le reste Manguy, pour toutes tes autres satisfactions, tu as ton esprit Manguy, la libération qu’elle qu’elle soit vient toujours par l’esprit, l’esprit est libre et lui seul peut libérer le corps, mais prends garde, Manguy, si l’esprit peut libérer le corps, il peut aussi l’asservir, et tu auras toujours un choix à faire.
Pardonne-moi de te laisser seule maintenant, dit-il en se levant, d’autres tâches m’appellent. Il ne précise pas les qu'elles.
Elle le voit disparaître par l’escalier de la tour, entend les marches qui craquent sous les pas pesants de l’homme, entend là-haut une porte se refermer, puis le silence reprend possession des lieux.
12.12.2008
La maison d'en haut 05
Enfin la voilà dans la salle unique de cette maison, il n’y a toujours personne, les bûches se consument lentement dans la cheminée, elle frissonne de froid, à moins que ce ne soit de peur, mais la présence du feu qui disperse une douce chaleur la rassure, elle s’assoit dans l’un des fauteuils, elle s’en veut maintenant de cette réaction, décidément elle est trop sensible, l’étrangeté de cette situation a sans nul doute contribué à lui mettre les nerfs à fleur de peau.
Quelques instants se sont écoulés, elle se sent mieux, elle est presque bien maintenant, elle se risque à examiner la salle, en tournant la tête ses yeux se portent sur le tableau posé sur le chevalet, l’éclairage tamisé souligne les contours de la peinture, la lumière dansante du feu projette des éclairs successifs qui animent le sujet, ce tableau est fantastique, intriguée, elle se lève et s’en approche pour mieux l’observer.
Sur un fond de montagnes sombre, presque noir, éclairé par un ciel de petit matin, sur un sol lie de vin, trois croix d’un vert jaune se détachent et semblent sortir du tableau. La croix centrale paraît en relief, le peintre lui a donné une perspective telle que la base est énorme par rapport au sommet, elle est fascinée, ce tableau l’intéresse, se demande quel symbole l’artiste a voulu lui donner.
Elle en est là de ses réflexions lorsqu’un bruit insolite lui fait tourner la tête.
Une créature d’une étrange beauté vient d’entrer dans la salle, elle est souriante, c’est une femme, pas du tout étonnée de la trouver là, au contraire, elle s’approche, la regarde longuement.
- Je suis heureuse de te voir, moi aussi je t’attendais. Je t’appellerai Manguy.
Marie étonnée, curieuse, s’enhardit.
- Mais ce n’est pas mon nom, pourquoi Manguy ?
Le visage de la femme est soudain devenu grave, a un mouvement de la main comme pour lui imposer le silence, le regard apeuré s’est porté alentour, puis est revenu sur Marie.
- Écoute-moi bien Manguy, souviens-toi d’une chose, d’une seule chose, ici, jamais tu ne devras poser de questions, jamais tu ne devras interroger quiconque, souviens-toi, jamais, ce serait trop dramatique pour toi. Cependant, pour une fois, et pour une seule fois, je vais prendre le risque d’enfreindre cette règle, et je vais te dire pourquoi j’ai choisi ce nom.
Elle se rapproche, la prend par les épaules et sur un ton de confidence lui dit ces mots :
- Tes yeux sont beaux, Manguy, ils sont d’un bleu tendre, d’une profondeur infinie, ils évoquent pour moi les voyages, mais sont énigmatiques, je retrouve dans leur mystère toute l’Inde mystérieuse. Je sens aussi Manguy que tu es ardente et je crois deviner en toi toute la passion de l’Amérique du Sud, des civilisations disparues, et puis la forme de ton visage, tes seins gonflés appellent en moi l’image d’un fruit, d’un magnifique fruit mûr à la chair savoureuse et parfumée, car le parfum, Manguy, que tu dégages, semble venu d’ailleurs.
Or, Manguy, pour moi, c’est une expression tendrement adoucie qui vient de mangue, mais sais-tu seulement ce qu’est une mangue ? C’est un fruit en forme de poire qui vient de l’Inde ou de l’Amérique du Sud, et dont la chair est jaune, savoureuse et parfumée. J’en rapporte souvent de mes lointains voyages.
Manguy a écouté l’explication de cette femme qui a lâché ses épaules. Elles restent toutes deux face à face. Manguy se sent rouge de confusion, elle vient d'entendre une véritable déclaration d'amour, se demande si elle doit y répondre, son cœur est rempli de joie, une douce chaleur enpourpre son visage.
Cette femme qui se tient devant elle, dit un droite dans ses bottes, quelque peu provocante, a un étrange regard, un regard formé par des yeux noirs brillant d’une intensité à peine soutenable, un regard de médium.
D’où vient-elle ? se demande Manguy. Elle a une allure d’Amazone, que fait-elle dans cette maison? Qui est-elle ?
Mais Manguy se souvient qu’elle ne doit poser aucune question.
11.12.2008
La maison d'en haut 04
Subitement, comme si son apparition l’avait commandé, la musique s’est arrêtée, par contraste, le silence n’en est que plus oppressant, son coeur bat plus vite, elle attend ne sait quoi, observe sans oser remuer la tête, embrasse toute la salle, un immense bureau trône devant une bibliothèque encastrée dans le mur entre deux portes-fenêtres, une machine à écrire est posée
Le jour semble se ternir, le ciel qu’elle aperçoit par les fenêtres sans volets est de plus en plus sombre, quelque étoiles scintillent ça et là, elle veut subitement connaître l’heure mais il n’y a ni horloge, ni réveil.
Machinalement elle consulte sa montre mais elle est surprise, sa montre a quitté son poignet, pourtant, jusqu’alors, elle ne s’en était jamais séparée, même quand elle avait accouché, même lorsqu’elle prenait son bain.
Elle ne sait pourquoi elle a voulu consulter sa montre, quel besoin a-t-elle de connaître l’heure ? N’avait-elle pas voulu vivre hors du temps ?
Pourquoi éprouve-t-on le besoin d’évaluer le temps qui passe ? Veut-on plutôt se rassurer sur le temps qu’il nous reste à vivre ? Il lui faudra donc perdre cette habitude, elle voulait disposer d’un mois, et voilà que maintenant ce délai qu’elle s’était fixé prend une autre dimension, s’il ne peut être compté ni mesuré, il devient de ce fait infini.
Les yeux clos, une image de plus en plus précise s’impose à son esprit. Cette image prend la forme d’une masse énorme, imposante, aux contours indéfinis, la mouvance de cette forme est extraordinaire, c’est comme si elle l’observait au travers d’un kaléidoscope. Les contours s’affinent, se modifient, les couleurs aussi changent, se transforment, il y a cependant une dominante de rouge et de blanc, elle s’applique à stabiliser cette image, à lui donner, à lui imposer une fixité suffisante. Petit à petit, l’image se précise, c’est ça, c’est bien ça, c’est l’homme qui l’a accueillie qui lui apparaît ainsi, mais quel est cet homme qui peut aussi aisément s’imposer à son esprit ? De quelle force surhumaine dispose-t-il ?
Elle le voit debout, tout près d’elle, il est là, il la regarde intensément, elle se sent faible, de plus en plus faible, sans défense, vulnérable, elle s’affole, a peur, et pourtant il n’a aucun geste menaçant, rien dans son attitude ne peut être de nature à l'effrayer, et pourtant elle frissonne profondément troublée.
Elle n’ose pas ouvrir les yeux, s’il la sait éveillée ne peut-il pas modifier son comportement, soudain elle le voit qui se penche vers elle en approchant ses deux mains tendues, ne voit que ces mains puissantes, énormes, à quelques centimètres de son visage, les voit descendre près de sa gorge et sent la chaleur de ses doigts, elle n’en peut plus, se dresse sur son lit et hurle de toutes ses forces, elle crie, crie à en perdre le souffle tout en ouvrant les yeux.
Il n’y a personne dans la chambre, sa porte est toujours fermée, pourtant elle était sûre qu’il était là, à côté d’elle.
Elle se calme, regarde hébétée autour d’elle, il n’y a rien. Le silence qui succède à son cri lui paraît plus lourd, plus insolite encore, le jour a fait place à la nuit, elle est épuisée, anéantie, voudrait dormir mais cette solitude lui pèse, elle ne peut rester ainsi, veut voir une présence humaine, mais la maison est toujours silencieuse, Marie se lève et veut redescendre dans la salle, veut se rassurer mais il lui faut ouvrir la porte de la chambre, elle hésite, c’est toujours angoissant d’ouvrir une porte fermée, on ne sait jamais avec certitude ce qu’il y a derrière.
Malgré sa peur et son incertitude, déployant une force qu’elle croit surhumaine, elle tourne lentement la poignée, sans bruit, pousse l’huis, se retrouve sur le palier de la tour, il lui faut maintenant descendre ces marches qui craquent longuement sous chacun de ses pas.
10.12.2008
La maison d'en haut 03
Depuis combien de temps vogue-t-elle ainsi ?
Lorsqu’elle reprend conscience, la barque est arrêtée, correctement rangée près de la berge, elle s’est frayée un chemin entre les nénuphars, la végétation fait au-dessus de sa tête une voûte de verdure qui lui cache le ciel, le soleil a disparu, elle regarde intriguée autour d’elle, il n’y a personne, seuls les chants d’oiseaux troublent le silence, pas un souffle d’air, pas un bruissement de feuille, pas une voix humaine, elle n’ose faire un mouvement de peur de rompre le charme.
Pourtant, en prêtant l’oreille, elle entend au loin une musique étrange, ne peut distinguer la mélodie pas plus que les instruments qui la chantent, elle est intriguée, attirée, cette musique vient du haut de la colline, au-delà du jardin qui descend jusqu’au ruisseau.
Comme une automate, Marie se lève, saute sur la berge, elle perçoit les battements de son cœur qui martèlent sa poitrine comme un galop de cheval raisonnant sur le sol. Une étrange sensation s’installe en elle, est-ce la peur ? Non, elle n’ait pas angoissée, plutôt surprise, cette musique l’attire, elle sent comme une force supérieure la guider, comme un désir impérieux lui commander d’aller là-haut, au-delà du jardin, tout en haut de la colline.
Elle commence sa marche, de ses deux bras tendus écarte les hautes herbes pour se faire un passage, suit ce qui avait dû être il y a bien longtemps, à moins que ce ne fut hier, une allée bordée de rosiers.
Elle est émerveillée, subjuguée, aperçoit de place en place entre les hautes herbes des taches de teintes multiples, il lui semble que les roses ont fleuri sur les herbes, c'est une féerie de couleurs.
Plus elle avance, plus cette musique devient perceptible, plus elle se fait ensorcelante. Marie est prise sous le charme, elle gravit maintenant quelques marches de pierre recouvertes de mousse et usées par le temps, quelques ifs charnus dessinent un jardin à la française réhaussé par des vestiges de balustres reliés entre eux par une chaîne aux trois-quarts rongée par la rouille. C’est vieux, d'une beauté tranquille, un coin de paradis.
Le ciel est uni, sans profondeur, sans nuages, sans couleur aussi ; soudain, en levant la tête, elle aperçoit en face d’elle, encadrée par des arbres centenaires, une étrange maison aux toits pointus, aux tuiles vieillies par les intempéries, plantée là sur une terrasse de pierres taillées qui forme un promontoire, elle est flanquée sur sa gauche d’une tour ronde dont la pointe s’élève dans le ciel, les volets sont ouverts, la musique vient de l’intérieur, tout alentour dénote l’abandon, l’absence de vie, et pourtant il y a cette musique et ces volets ouverts.
Sur la droite, une excavation géante ouvre sa gueule béante au ras du sol, des fleurs étranges, curieuses, immenses, parsèment le sol rocailleux, on devine qu’elles se sont plantées là au gré du vent au milieu d’un champ de coquelicots, c’est un décor fabuleux, l'expression la plus pure d'une nature sauvage.
Elle reste là un long moment, le souffle court, observant les lieux comme si elle redoutait d'être surprise. Puis, reprenant sa respiration, elle reste sans pouvoir se décider à monter les quelques marches de pierre brute conduisant sur la terrasse.
Elle hésite, voudrait fuir, ou tout au moins se réveiller, n’en a ni la force ni le courage, elle doit poursuivre, doit continuer, elle veut savoir, peut-être est-ce l’aboutissement de ses rêves ? Peut-être a-t-elle quitté la terre ? Peut-être son esprit erre-t-il dans cet infini dont on lui a tant parlé depuis sa plus tendre enfance, à quel rendez-vous se rend-elle ? A quels rites mystérieux va-t-elle assister ? Est-ce le ciel ? Le purgatoire, ou l’enfer ? Doit-elle expier ses fautes ? Mais de quelles fautes est-elle coupable ? Vient-elle au contraire de découvrir le paradis perdu ? Tous les clichés de sa jeunesse affluent à sa mémoire.
Allons, il lui faut poursuivre, on ne déclenche pas impunément des mécanismes inconnus, elle a peut-être trop flirté avec les rêves, aujourd’hui ils se vengent, ce n’est plus elle qui les dirige, les oriente, ce sont eux qui s’emparent de son corps après avoir disposé de son esprit.
Elle ne peut plus reculer, ne peut échapper à son destin, il faut aller plus loin, il faut avancer, alors elle reprend son ascension.
A pas comptés, elle gravit les marches et débouche enfin sur la terrasse, s’approche tremblante de la maison, essaie de voir à l’intérieur au travers des vitres, entrevoit indistinctement une grande salle.
Elle frappe à l’une des portes mais personne ne répond, timidement elle fait le tour de la maison, contourne la tour, la porte d’entrée est grande ouverte, la musique éclate à ses oreilles, elle se sent submergée, entraînée, n’a plus aucune résistance, elle se laisse guider, entre, pénètre dans un vaste couloir qui débouche sur la grande salle, l’unique salle de cette maison.
09.12.2008
La maison d'en haut 02
Marie ne s'est jamais rebellée, elle a accepté cette vie parce qu’elle aime ses enfants et puis parce qu’elle pense qu’à force de persévérance, l’âge aidant, son mari finira bien un jour par prendre conscience de son attitude, alors peut-être qu’une autre vie sera possible.
En retour elle demande peu de chose, un mois, quatre petites semaines de repos, après tout, on accorde bien maintenant des permissions aux prisonniers de droit commun, même aux autres du reste, pourquoi n’aurait-elle pas droit à sa permission ?
C’est décidé, ses raisons sont solides, sa résolution est prise, ce soir elle parlera à son mari.
Les jours ont passé, très vite, les rapprochant un peu plus du grand départ, elle ne sait comment elle a réussi à engager la discussion, ni où elle a puisé le courage nécessaire pour tenir tête à son mari, elle ne veut plus s’en souvenir, elle veut oublier, a-t-il accepté de bonne grâce ? Peu importe, ce qu’elle sait, c’est qu’elle a tenu bon.
En définitive elle partira seule, où ? Elle ne le sait pas, avec qui? Peu lui importe, quelques jours auparavant elle avait lu dans les petites annonces d’un grand quotidien qu’un écrivain recherchait pendant un mois une correctrice pour son nouveau roman.
Au hasard elle avait précisé à son mari qu’elle avait posé sa candidature et qu’elle avait été retenue, c'était un pieux mensonge, mais que n’aurait-elle fait pour jouir d'un peu de liberté, il ne lui avait demandé aucune précision ayant compris qu’elle n’en dirait pas plus, malgré les coups qu'elle avait reçus et dont elle gardait les traces sur son sein gauche.
Mais que lui importait cela, la satisfaction d’un désir légitime valait bien quelques instants de douleur, fussent-ils intenses.
Les enfants étaient partis la veille, demain ce serait leur tour, pour la première fois depuis dix ans ils partiraient le même jour mais chacun de son côté, Marie avait fait une seule concession : elle réintégrerait le domicile conjugal quelques heures avant le retour de son mari et de ses enfants, en sorte de les accueillir comme si elle n’était jamais partie.
Demain sa vie allait s’ouvrir sur des horizons nouveaux. Pour l’heure elle est étendue là, sur son lit, dans cette grande chambre qui est la leur, son mari dort dans l'un des lits jumeaux depuis déjà longtemps, comme chaque soir elle attend le sommeil mais elle ne fait rien pour le provoquer, elle n’est pas pressée de basculer pour quelques heures dans le néant.
Comme chaque soir elle veut se raconter des histoires, son histoire, elle veut provoquer ses rêves, les orienter, elle veut déjà vivre ses vacances, elle aura comme cela un jour de plus, que va-t-elle faire ? Vers quelles régions inaccessibles au commun des mortels va-t-elle se diriger ? Quels gens va-t-elle rencontrer ? Que va-t-elle leur dire ? Et d’abord, comment va-t-elle partir ?
En voiture peut-être ? Non, elle appréhende ce moyen de transport surtout depuis qu’elle a eu son accident, depuis ce jour où elle a pensé que tout ce qu’elle avait de plus cher au monde, ses enfants, avaient disparu, victimes de la folie meurtrière des assassins du dimanche.
Non, elle empruntera l’avion, ce moyen de transport fabuleux dont elle a toujours rêvé mais que jamais les circonstances ne lui ont permis de prendre, ces monstres géants qui sillonnent les cieux et qui d’un seul coup d’ailes vous transporte dans ces pays lointains qui sentent bon les odeurs exotiques.
Marie a toujours pensé partir, mais elle avait peur d'avoir la tentation de ne jamais revenir. Alors, c'est décidé, elle ne prendra pas l’avion, dans son esprit, ce n'est pas un voyage définitif, sans espoir de retour, ou tout du moins pas encore.
Elle partira à pied, sera plus près de la nature, pourra s’arrêter où bon lui semble, longera la route qui serpente la colline, s’engagera profondément au cœur des forêts, se désaltèrera aux sources d’eau claire, dormira dans les jachères ou dans les granges abandonnées, observera les oiseaux qui lui feront cortège, laissera le soleil caresser son visage, le vent gonfler ses cheveux.
Elle se sent bien, le sommeil l’enveloppe lentement, il lui semble que son corps entre en lévitation, de plus en plus légère, elle quitte la route qui s’ouvrait devant elle, descend vers la rivière coulant paisiblement en bas du coteau, le bruissement de l'eau est apaisant, hypnotique.
Le sommeil s’insinue en elle de plus en plus profondément, elle aperçoit une barque à demi cachée par les hautes herbes, s’en approche, ses pas sont de plus en plus lourds, ses gestes deviennent imprécis, elle se laisse tomber au fond de la barque qui se met à glisser seule, sans bruit, au fil du courant.
08.12.2008
La maison d'en haut 01
Dix ans de mariage, dix ans de vie commune, cela aurait pu être dix ans de bonheur, de découvertes réciproques, de joies et de peines, dix ans d’amour en somme.
Marie sort lentement de sa nuit d'insomnie, pendant les heures d'éveil elle s'est efforcée, une fois de plus, de comprendre ce que ces dix ans avaient été pour elle. Le constat n'était pas très positif. Ce fut, elle en était certaine maintenant, dix ans de souffrance, d’attente, d’humiliation, dix ans de découragement.
Pour certains, cela peut sembler court mais pour Marie ce fut une éternité, une forme d'esclavage, bien loin de la libération prônée par les féministes.
Marie veut être honnête et ne sait plus très bien ce que cela a été pour elle, certainement un peu de tout cela, oh, bien sûr, avec un peu de joie, mais infiniment de peine, avec beaucoup d’espoir mais encore plus de désillusion, avec cependant des liens tellement serrés, des fils si ténus qu’ils vous emprisonnent à vous faire hurler de douleur et de désespoir.
Marie ne sait plus comment faire, depuis des mois et des mois elle tourne en rond, repassant chaque fois et sans cesse par le point de départ, elle ne sait vraiment plus comment en sortir, et même si elle a envie d’en sortir.
Cependant, elle sait que si elle reste ainsi l’esclave, la servante, elle aura choisi définitivement, sans espoir de retour, l’abnégation, le suicide moral, l’abolition de son être intime, elle aura choisi de ne plus vivre pour que les autres vivent mieux.
Et ces vacances qui approchent. Comme tous les ans, son mari, seigneur et maître, a décidé qu’elles se passeraient dans la propriété familiale, auprès de son père et de sa mère, au milieu de ses huit frères et sœurs tous mariés et déjà tous pères ou mères de famille.
Ces vacances pour lui et forcément pour ceux à qui il les impose, sont devenues une tradition avec toutes les contraintes que cela comporte pour ceux qui ne veulent pas accepter cette tradition.
Il est tôt ce matin. Son mari est déjà parti à son travail, dans une heure Marie va se lever, elle va préparer ses enfants qui déjà s’impatientent dans leur chambre, et sa journée, une journée de dur labeur, une journée de mère de famille, une fois encore, va commencer.
Mais elle savoure le répit qu’elle s’accorde. Elle aime rester allongée dans son lit, les yeux mi-clos, l’esprit encore rempli de ses rêves de la nuit, elle émerge lentement à la réalité dans cette chambre bien close. Les volets sont fermés, les fenêtres ouvertes, elle guette chacun des bruits familiers du village qui s’éveille.
Ce sont des moments qu’elle ne sacrifierait pour rien au monde, ces instants lui sont précieux, ils lui sont surtout nécessaires et même indispensables.
Pendant ces minutes elle poursuit les rêves de la nuit, elle les fond, les mélange avec la réalité. Elle a le don de les transformer en souvenirs bien vivants. Elle vit à sa guise, rien ni personne ne peut contrarier le cours de son esprit, elle peut être heureuse ou malheureuse à son gré, suivant sa fantaisie ou son humeur, c’est son jardin secret, cette partie d’elle-même qui lui appartient, en pleine propriété, c’est son univers, son monde, elle y rencontre ceux qu’elle a choisis, les transforme, les modèle à son image ou à son reflet.
Aujourd’hui elle songe à ce que seront ses vacances si elle ne se décide pas. Elle voit cette immense maison familiale dans la campagne bourguignonne, ses beaux-frères et ses belles-sœurs défilent les uns après les autres devant ses yeux, elle les imagine avec tellement d'acuité, d’intimité qu’elle se surprend à entrouvrir les paupières afin d’être certaine qu’ils ne sont pas là devant elle, alignés dans cette chambre comme des parents autour d’un défunt.
Il n'y a personne autour d'elle cela la rassure et elle constate qu’elle est bien encore vivante, elle voit Denis avec sa superbe, son arrogance, ses idées de grandeur qui ont tant d’influence sur son mari, voit Nicole qui lui fait ses confidences sur sa vie de débauche et sur la virilité des amants qu’elle reçoit dans le lit conjugal encore chaud de la présence de son mari, voit sa belle-mère faisant crise sur crise, nerveuse, tendue, hystérique, frivole et très mondaine, elle voit Jean l'adorable petit dernier, tellement différent de ses frères que personne ne le considère comme un fruit pur de la famille, mais plutôt comme le résultat d’une faute maternelle, le résultat d’une escapade.
Et puis il y a surtout son beau-père, un homme petit, maladif, qui se croit obligé de faire du charme à ses belles-filles et qui considère qu’il serait pour elles de mauvais goût de ne pas y répondre favorablement.
Marie ne peut supporter la vue de cet homme, elle en a la nausée, elle n’a jamais pardonné à son mari de lui avoir imposé de rester seule auprès de son père alors que celui-ci avait à son égard des gestes équivoques, un peu trop suggestifs et beaucoup trop lourds de significations.
Non, décidément, elle ne peut se faire à l’idée de vivre pendant un mois au sein de ce groupe en prise directe avec les problèmes familiaux qui vont naturellement se poser comme chaque année.
Non, elle n’ira pas passer ses vacances à faire le ménage ou la cuisine, l'arrosage du jardin ou les courses, toute l’année elle a consciencieusement rempli ses tâches ménagères, a pris soin de ses trois enfants et de son mari, a soigné son intérieur, accueilli ses amis, assuré les travaux de jardinage, a fait ses conserves pour l’hiver, taillé ses arbres fruitiers, elle est exténuée, elle a besoin de repos, de vacances, mais des vacances bien à elle, veut voir autre chose, d’autres gens, d’autres paysages, veut être seule, pour faire le point, pour réfléchir.
Elle ne sait comment faire, ni comment s’y prendre, et d’abord, où peut-elle aller ? Tous ses amis ont des projets ou sont déjà partis, elle rêve de vacances fabuleuses, exceptionnelles, en tout cas, hors du monde et du temps, dans un pays étranger, au milieu d'espaces inconnus où elle sera seule, sans ses enfants, sans son mari, aura perdu jusqu’à son identité, le travail qui lui sera confié, ou plutôt, qu’elle aura choisi, deviendra un plaisir, les êtres qui l'entoureront ne seront que tendresse, bonté, amour, on ne parlera pas d’argent ni de temps, la vie s'écoulera tout simplement. Et c’est tout.
Elle sera heureuse, légère, entourée de musique, percevra plus intimement les êtres et les choses, vivra en osmose avec la musique, elle ne pensera plus, ne réfléchira plus, vivra enfin ses rêves.
Chacun en ce monde a besoin d’un havre de paix, ne fut-ce qu’un instant, elle a besoin de s’arrêter, de souffler un peu, de se reposer ne serait-ce que quelques jours.
Mais elle a peur d’affronter son mari, comment peut-il se faire à l’idée que Marie passe ses vacances seule, oh, ce n’est pas qu’il soit jaloux, depuis bien longtemps hélas il lui a rendu sa liberté sexuelle pour mieux profiter de la sienne sans doute, mais cette liberté dont elle ne se sert pas doit être compensée par un travail ménager irréprochable.
Elle fait tout ce qu’elle peut mais elle est exténuée, et malgré toute son application, tout le courage qu’elle déploie, ce n’est que reproches, réflexions et parfois punitions. Oui, elle n’est qu’une esclave qui redoute le Maître, qui n’existe que pour lui, que par lui, pour sa seule satisfaction lui qui, à l’occasion, frappe, corrige si cela lui paraît nécessaire et qu’il faut remercier en vertu d'un vieux proverbe arabe : bas ta femme tous les matins si tu ne sais pas pourquoi, elle, du moins, le saura bien.
07.12.2008
La maison d'en haut
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À la suite de nombreuses semaines d'inaction j'ai décidé de faire plaisir à ma fille Marjolaine et de publier à partir de demain l'un de mes premiers romans la maison dans haut